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Retour sur les élections municipales avec Frédéric Dabi, Directeur général du Groupe Ifop

  • il y a 51 minutes
  • 7 min de lecture

Entretien réalisé par Victoria Kahn



Propos recueillis le 25 mars 2026


Tendances générales et enseignements


Il est très difficile de dégager une tendance générale ou d’asséner des vérités sur les élections municipales, tant la diversité des configurations locales et des situations territoriales complique toute lecture d’ensemble. 


Si l’on met de côté les élections sénatoriales, les municipales constituent le dernier rendez-vous électoral avant la présidentielle et revêtent à ce titre, une dimension particulière. Elle donne lieu à une véritable « lutte symbolique » entre les formations politiques, chacune s’efforçant d’imposer son propre récit du scrutin. Les Français peuvent alors se retrouver un peu perdus face à cette vision de la politique « à la Jacques Martin » où, comme dans son émission célèbre l’école des fans, chaque parti est convaincu de repartir gagnant.  


Nous pouvons alors retirer quatre enseignements principaux de ces élections municipales. 

L’abstention 


Tout d’abord, il est aujourd’hui primordial de se demander si nous pouvons nous satisfaire d’un taux de participation aussi faible.  Abstraction faite du scrutin de 2020, atypique en raison de la crise sanitaire et ayant donné lieu à des rumeurs d’annulation, les élections municipales que nous venons de vivre enregistrent le taux de participation le plus bas depuis 1945. Ce phénomène est ainsi historiquement assez inédit, et nous pouvons en être surpris, étant donné l’importance des élus locaux et de la figure du maire, dont l’action a un impact direct sur le quotidien des Français. 


Nous pouvons aussi observer la quasi-absence de campagne au premier tour, suivie d’une entrée en campagne très tardive, notamment en raison du vote du budget. En outre, « l’éclipse du politique » que nous connaissons à l’échelle nationale a conduit à ce que les élus locaux se sont retrouvés associés aux responsables nationaux, dans un même ensemble. Dans l’opinion des Français, élus locaux et nationaux se retrouvent « dans le même sac », nourrissant une forme de lassitude à l’égard du vote, une forme d’« à quoi bon » de plus en plus prégnant.  


Des évènements internationaux ont aussi pesé sur le vote, dans un contexte où les Français s’intéressent massivement aux questions internationales. Ces derniers ont en effet bien compris que ce qu’il se passe dans le bureau ovale de Trump, en Iran ou en Ukraine, peut avoir un impact sur leur vie quotidienne. Ces événements ne sont pas venus effacer la campagne, mais ont empêché sa montée en puissance, son crescendo. Enfin, l’orchestration des municipales qui fonctionnait jadis avec l’idée de soutenir ou de sanctionner le Président et le premier ministre n’a pas été vécue de la même manière. Nous venons d’ailleurs de vivre l’élection depuis le début de la Vème République où l’exécutif a été le plus absent.  


Il est aussi intéressant de voir ce que 2026 nous dit de 2027. Les Français attendent beaucoup des élections de 2027, ils espèrent, selon nos enquêtes qualitatives, une belle campagne présidentielle qui permettra au pays de sortir de sa crise politique et de pouvoir enfin « tourner la page du macronisme ». Or, le scénario d’une abstention qui restera importante en 2027 n’est pas une hypothèse totalement incongrue, en particulier si la campagne se retrouve atrophiée ou percutée par un événement international, ou, si elle ne permet de faire émerger un dialogue entre les représentants et les représentés. 


Dans nos qualitatifs, beaucoup de français évoquent la « belle campagne de 2007 » qui présentait des candidats de rupture, de vrais débats, et un taux de participation à environ 84% pour les trois candidats « désirables » qu’étaient Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou (qui ont, à eux trois, obtenus 76% des voix). Ce que l’on observe est que les Français votent quand il y a un sens du vote et c’est bien cela que nous enseigne la hausse de participation entre les premiers et seconds tours (+8 points de participation à Toulouse, + 6 points à Lyon, etc.).


Le tropisme médiatique 


Il existe aussi une sorte de distorsion due au traitement médiatique, qui a trop mis en avant les bascules, les fiefs qui tombent et les percées, tout en passant à côté de la vision d’ensemble. Les médias n’ont pas réussi à rendre compte de la tendance lourde émanant de ces élections : à savoir que le Parti Socialiste (PS) et Les Républicains (LR), la gauche et la droite, les partis historiques de gouvernement, dominent largement le paysage local, malgré l’implantation du Rassemblement national (RN) et la percée de La France Insoumise (LFI).


La reconduction des sortants 


L’élection municipale se caractérise, en théorie, par un « dégagisme » limité et accorde une place importante à la reconduction des maires de mandat en mandat. Même lors de périodes de fortes bascules, le paysage demeure globalement stable. Cependant, nous pouvons aujourd’hui observer un dégagisme partiel : le nombre de maires de communes de plus de 10 000 habitants non reconduits apparaît légèrement supérieur à celui constaté en 2014. 


Ce phénomène s’explique en partie par une forme d’usure qui a pu toucher des maires pourtant crédités de bilans salués, à l’image d’André Laignel à Issoudun, de Christian Estrosi à Nice ou encore Jean Dionis du Séjour, maire d’Agen. La crise du politique au niveau national a ainsi rejailli sur les élus locaux, contraints de gérer, à l’échelle de leur commune, des problématiques initialement nationales. Cette situation a alors contribué à fragiliser le mandat local et nous éclaire sur le recul par rapport à 2020 des reconductions des équipes municipales sortantes.


« L’archipelisation » du vote 


Ces élections semblent aussi traduire une forme de fragmentation territoriale accrue, chaque formation politique disposant désormais de « parts de marché » et de segments électoraux spécifiques. Dans ce contexte, nous pouvons légitimement nous interroger : l’époque où certaines villes pouvaient basculer de gauche à droite (et inversement) est-elle en voie de disparition ? 


Saint-Etienne illustre bien cette évolution. La ville a été successivement dirigée par des majorités communistes puis UDF, RPR ou PS, incarnant une forme de « swing cities » (ndlr : villes pivots). Ce type de configuration apparaît aujourd’hui moins fréquent, avec de nombreux ancrages politiques locaux qui tendent vers une stabilisation. 


A l’échelle nationale, cette vue d’ensemble peut conduire à un raisonnement simpliste, chaque camp étant tenté de revendiquer la victoire. En réalité, nous avons un bilan en clair-obscur, à nuancer selon les types de territoires, dans une élection fortement marquée par les gains symboliques. 


Pour Les Républicains (LR), leur dynamique confirme une présence solide dans les petites villes et les moyennes, entre 10 000 et 100 000 habitants, et à l’inverse, des difficultés persistantes dans les grandes agglomérations comme Montpellier et Lille. 


Le Parti Socialiste (PS) semble avoir connu un mouvement de repli dans les villes moyennes, tout en enregistrant également un recul dans un certain nombre de communes où la droite demeure stable : il passe de 986 villes à 832. Il s’impose cependant largement dans les grandes villes comme Paris, Lille et Strasbourg. 


Par ailleurs, le Rassemblement National (RN) administre 57 communes : rapporté aux villes de plus de 10 000 habitants, cela ne représente qu’environ 4%. Le RN a également connu des scores très faibles dans les grandes métropoles. 


La question centrale est donc de savoir s’il est possible de remporter une élection présidentielle en obtenant des scores très faibles dans des grandes villes comme Paris ou Lyon. Dans le même temps, la France Insoumise (LFI) connaît une percée dans les banlieues populaires ; dans ce contexte, il paraît difficile d’envisager, à court et moyen terme, une alternance politique dans des communes comme par exemple, Saint-Denis. Cette structuration du paysage politique en véritables « parts de marché » territoriales existait déjà en 2020 et s’est ainsi amplifiée en 2026.  


Une certaine homogénéisation 


Le paysage politique local demeure toutefois distinct de celui observé à l’échelle nationale, restant largement dominé par des partis politiques traditionnels. Cependant, ces municipales de 2026, marquées à la fois par la percée de La France Insoumise (LFI) et l’implantation du Rassemblement national (RN), semblent également traduire un début de rapprochement entre les dynamiques locales et nationales. 


Le scrutin de 2026 constitue, à cet égard, un tournant : il s’inscrit parmi les premières véritables échéances municipales où La France Insoumise (LFI) se présente de manière structurée. Son bilan fait état de la défaite de ses deux Maires sortants, René Revol à Grabels et Patrick Proisy à Faches-Thumesnil.  Pour autant, le mouvement a réussi à s’appuyer sur la dynamique électorale de Jean-Luc Mélenchon afin de consolider sa présence dans les banlieues populaires. La France Insoumise (LFI) bénéficie ainsi d’arguments pour imposer le scénario d’une percée réussie, notamment dans les villes de plus de 100 000 habitants. 


Pour le Rassemblement National (RN), nous pouvons être frappés de voir qu’hormis à Villers-Cotterêts, l’ensemble des maires sortants ont été reconduits, souvent dès le premier tour. C’est notamment le cas de Louis Alliot à Perpignan réélu avec un peu plus de 50 % des voix, ainsi que de Steeve Briois à Hénin-Beaumont, reconduit avec environ 75% des voix, dès le premier tour. Le RN connaît une zone de force municipale dans le quart sud-est, confirmant son implantation et sa capacité à capitaliser concrètement sur ses précédents succès, notamment aux dernières élections législatives. Dans le Loiret, où le parti avait enregistré des scores élevés en 2024, le Rassemblement National (RN) s’est notamment imposé à Montargis. De la même manière, en Sarthe, la bascule de La Flèche illustre cette même dynamique de progression. 


Enfin, la question des alliances a été l’un des enjeux majeurs de l’entre-deux-tours. Le rapprochement dans certaines villes entre La France insoumise (LFI) et le Parti Socialiste (PS) a nourri de nombreux débats et a pu brouiller les repères électoraux. Ce que l’on peut observer est que le plus souvent ces alliances de second tour ont échoué avec notamment les cas emblématiques de Toulouse ou Limoges où les alliances LFI / PS ont été refusées par une part non négligeable des électeurs socialistes et ont conduit à une sur-mobilisation de l’électorat de droite. 


A l’inverse, les candidats ayant adopté dès le début une ligne claire semblent en avoir tiré bénéfice. Plusieurs exemples, comme la victoire de Michaël Delafosse à Montpellier, celle d’Emmanuel Grégoire à Paris ou de Benoit Payan à Marseille, témoignent de cette logique de clarté stratégique s’agissant du refus de toute alliance avec les insoumis. Plus largement, nous pourrions conclure que l’incohérence est fortement sanctionnée par les électeurs. Lorsqu’un candidat donne l’impression d’aller à hue et à dia, il finit par inévitablement se fragiliser…


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