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Les Destins mêlés

  • il y a 3 heures
  • 4 min de lecture

Steve Boumbou-Liotta




Les attentats du 13 novembre 2015 ont profondément marqué la société française et ravivé les débats sur l’identité, le vivre‑ensemble et le récit national. En quoi cet événement a‑t‑il nourri votre réflexion et influencé votre choix de l’uchronie dans Les Destins mêlés ?


Le 8 septembre 2021, alors que la France vivait encore sous le régime des restrictions liées à la pandémie de Covid‑19, j’ai suivi, comme de nombreux Français, l’ouverture du procès V13, consacré aux attentats du 13 novembre 2015. Il était impossible d’y échapper : le procès occupait l’espace médiatique, s’imposant à nous comme un rappel constant de ce drame humain, sociétal et géopolitique.


Cet événement a profondément nourri ma réflexion et fait naître l’ambition d’écrire ma propre lecture de la société française. Une lecture façonnée par le prisme de l’enfant de la République que j’ai été, par le regard de l’homme public que je suis devenu, et par mon expérience d’élu local de terrain, passé de l’univers cités à celui de la municipalité en passant par l’université. C’est une traversée intime de ma vie en France, observée parfois « accoudé à ma fenêtre », au plus près du réel.

Mon premier réflexe a été d’envisager un essai, afin de donner cours à une réflexion personnelle sur ma France. Mais j’ai rapidement compris que mon histoire individuelle n’aurait de sens que si elle s’inscrivait dans une histoire collective, plus lisible et plus partageable.


Les attentats du 13 novembre 2015 sont ainsi devenus, pour moi, non pas un sujet en soi, mais un point de départ, un prétexte narratif pour interroger ce qu’est l’identité française, à travers des trajectoires multiples. Des individus différents, issus d’horizons divers, que tout semble opposer, mais que le destin finit par réunir dans une même tragédie.

L’uchronie m’a offert cette liberté précieuse : celle d’évoluer dans une réalité aux contours volontairement fantasmés, afin de mieux éclairer notre réalité bien concrète.


Les Destins mêlés interroge l’assimilation, l’intégration et les héritages culturels : quel message central souhaitez‑vous faire passer au lecteur ? 


Deux grands sujets traversent aujourd’hui et fragilisent les relations entre Français : l’identité nationale et la mémoire nationale. Qui sommes‑nous, en tant que Français ? Et surtout, que voulons‑nous partager comme héritage culturel commun ?


Mon expérience personnelle, celle d’un Français noir au sein de la République, m’amène à affirmer qu’être français n’a pas de définition unique, à l’image d’une société française plurielle, complexe et parfois traversée de tensions. La France n’est pas un bloc homogène : elle est faite de trajectoires, d’histoires et de sensibilités différentes.


À travers Les Destins mêlés, le message central que je souhaite transmettre est simple et sans détour : nous n’y échapperons pas. Qu’on le veuille ou non, nous sommes condamnés à faire société ensemble. La question n’est donc pas de savoir si nous devons cohabiter, mais comment nous choisissons de le faire.


La société que nous construisons chaque jour par nos actions est multiple, à l’image d’une équipe de rugby : nous ne pouvons pas tous être talonneurs ou piliers. Ce sont la diversité des rôles, des postes et des talents qui font la force du collectif. De la même manière, la France a besoin de tous ses enfants.


Oui, nous sommes tous différents. Et c’est précisément cela, la France.



Votre roman fait écho à des débats très actuels sur l’identité et la mémoire. En quoi la fiction permet‑elle, selon vous, d’aller plus loin que le discours politique ou académique ?


L’imaginaire est plus puissant que la réalité parce qu’il permet de dépasser les cadres. Là où le discours politique oppose et où l’analyse académique dissèque, la fiction relie. Elle parle aux émotions, à l’expérience vécue, à ce que chacun porte en soi.

La fiction permet d’aborder l’identité et la mémoire sans injonction ni posture. Elle ne dit pas quoi penser, elle met le lecteur face à lui‑même. En cela, elle va souvent plus loin : elle ouvre des brèches là où les discours se figent.


Avec Les Destins mêlés, j’ai choisi l’uchronie pour bousculer les certitudes et rappeler que notre histoire collective n’est ni linéaire ni figée. La fiction devient alors un outil politique au sens noble : non pas pour imposer une vérité, mais pour obliger à regarder la complexité en face.


Les personnages incarnent des trajectoires croisées et parfois conflictuelles. Sont‑ils inspirés de réalités historiques ou contemporaines ?


Totalement. J’ai volontairement fait le choix, à travers ce mélange des genres, de faire coexister des personnages qui, en réalité, n’auraient sans doute jamais eu l’occasion de se croiser. Cette liberté narrative me permet de confronter des trajectoires, des milieux et des imaginaires très différents, afin de faire émerger un récit commun.


On retrouve ainsi parmi mes héros et héroïnes des figures contemporaines connues, comme Rachida DatiTeddy RinerSaïd Taghmaoui ou encore le chef étoilé Philippe Etchebest, aux côtés de personnalités issues de la société civile, tels l’avocat Jean Reinhart, mais aussi d’artistes comme Booba ou Pascal Obispo.


Les Destins mêlés assume pleinement cette audace : celle de mêler des univers qui semblent éloignés, tout en cherchant une cohérence narrative et symbolique. Le roman convoque également des figures historiques telles que VoltaireParmentier ou Oberkampf, afin de rappeler que notre présent s’inscrit toujours dans une continuité historique.


C’est cela que j’ai voulu raconter : la France comme un tout, fait de croisements, de tensions, de contradictions, mais aussi de complémentarités. Un ensemble hétérogène qui, malgré ses différences, finit par ne faire qu’un.


Que souhaitez‑vous que le lecteur retienne ou ressente une fois le livre refermé : une prise de conscience, un questionnement, un inconfort salutaire ?


Tout cela à la fois, et plus encore.J’aimerais que le lecteur referme Les Destins mêlés avec un léger inconfort, mais un inconfort fécond : celui qui pousse à s’interroger plutôt qu’à juger, à douter plutôt qu’à se rassurer trop vite.


Si prise de conscience il doit y avoir, elle n’est ni morale ni idéologique. Elle est humaine. Comprendre que notre histoire collective est faite de zones grises, de trajectoires entremêlées, de choix parfois contradictoires. Que l’identité française ne se résume ni à un récit figé ni à une vérité unique.


Je souhaite surtout que le lecteur se pose une question simple, mais essentielle :quelle part de l’autre suis‑je prêt à accepter pour faire société ?

Si le livre laisse derrière lui un questionnement intime, une réflexion durable, alors il aura pleinement rempli sa mission.

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