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Entretien avec François Sauvadet, Président des Départements de France et Président du conseil départemental de la Côte-d'Or


Pourriez-vous dresser un bref état des lieux de la situation actuelle de la France ?


Nous sommes face, aujourd’hui, à une lourde incompréhension française, s’exprimant par les désillusions de nos habitants, dans un climat de montées des extrêmes et de fractures quotidiennes. C’est pourquoi il est tout d’abord primordial de restaurer un climat de confiance, permettant l’émergence d’un avenir collectif apaisé et validé par le peuple. La question qu’il faut se poser aujourd’hui est tout simplement « comment pouvons-nous faire mieux pour les Français ? »


Il est vrai que notre dette est abyssale (3345 milliards) et que nous y répondons par une fuite en avant. Le train de la dépense continue comme si de rien n’était, sans que nous repensions réellement le fonctionnement de la France, dont le problème est profondément systémique. Il faut réaliser aujourd’hui que nous n’avons jamais autant dépensé, et ce, dans tous les domaines ; et qu’en parallèle, nous faisons face à un niveau d’insatisfaction sans précédent au sein de la population. Nous n’avons jamais dépensé autant pour notre système de santé et pourtant, il apparaît aujourd’hui comme lointain et inaccessible. Nous avons beau nous targuer d’avoir le meilleur système de santé au monde - ce qui était sans doute vrai – s’il est aujourd’hui compliqué d’y avoir accès, il se retrouve totalement discrédité. Cela entraîne aussi une perte de repères ainsi qu’une profonde dé-crédibilisation de la parole publique. 


Quels leviers d’actions seraient à privilégier afin de faire face à cette situation alarmante ?


Tout d’abord, il semble inévitable aujourd’hui de repenser tout notre système et surtout de réformer l’État. Nous sommes dans une situation préoccupante, car nous ne prenons pas le temps de réinterroger ce que nous avons construit, en objectivant des données de manière claire. Par exemple, avons-nous repensé les acquis des lois Maptam (loi de modernisation de l'action publique territoriale et d'affirmation des métropoles) et NOTRe (loi portant sur la Nouvelle Organisation Territoriale de la République) et la réorganisation des compétences territoriales associées ? Les promesses de la réindustrialisation française et de la digitalisation de notre économie ont-elles été tenues par les grandes régions ? Je suis assez iconoclaste et je plaide pour que nous revisitions tout cela, c’est ce que devrait faire un État moderne : réinterroger ce qu’il a construit et trouver le bon modèle pour agir au plus près des Français.

De plus, il est important de repenser la façon dont nous nommons notre réel. Nous avons inventé le mot territoire. Personnellement, je ne sais pas ce qu’est un territoire…quand les Français partent en vacances, ils ne disent qu’ils vont dans le Grand-Est mais bien dans un département, dans une ville ; dans la Meurthe-et-Moselle ou à Nancy… Les Français sont originaires de leurs communes et de leurs départements. Nous entendons aussi souvent qu’il y a trop de communes en France, je pense au contraire que ce maillage est une véritable chance. Nous l’avons bien vu lors de graves crises : nous nous sommes tournés vers les maires afin de calmer le pays après la crise des gilets jaunes. Le département, qui a 235 ans d’existence, est un deuxième espace après la commune, très intelligemment construit. Il occupe une place centrale dans l’identité française (nous sommes vendéens, nous sommes corses…). Par conséquent, il m’est apparu que le redécoupage tel qu’il a été fait ainsi que l’appellation de « territoire » ne correspondaient pas à la réalité vécue par les Français. Ensuite, il faut repenser nos échelons d’actions. Nous avons décidé de faire de grandes régions pour imiter des pays historiquement constitués de manière fédérale. Or, s’efforcer de suivre un modèle allemand, qui s’est construit autour de centralités multiples et de grands pôles industriels, est absurde, car nous n’avons pas la même histoire fédérale en partage. 


Une fois que nous aurons réussi à redéfinir le bon périmètre de la France telle qu’elle est réellement vécue par nos compatriotes, il sera primordial de mettre en commun des données objectivées. Le département est présenté (à dessein) comme « la collectivité des solidarités ». L’ensemble des prestations sociales versées par les départements représentait, il y a 10 ans, 54% de nos dépenses globales ; aujourd’hui, ces prestations s’élèvent à 70% (cet ensemble comprenant l’Aide Sociale à l’enfance (ASE), le RSA, la Prestation de Compensation du Handicap (PCH) etc.) La question qui se pose aujourd’hui est bien la soutenabilité de ce système. Recentraliser n’est pas la solution : le département étant l’échelon au contact des familles, il est en mesure d’adapter une réponse à leurs situations. Pour qu’il puisse le faire, il faut de l’accompagnement et un travail important de personnalisation et d’individualisation des réponses données aux familles, dans tous nos quartiers. Bien sûr, on nous dit de faire des économies aujourd’hui. Or, il faut commencer par le sommet en conservant coûte que coûte la présence territoriale. Tous les départements ont déjà baissé de 10% leur niveau d’investissement ; les politiques qu’on ne fait plus, il ne faut pas imaginer qu’on pourra les faire plus tard dans ce contexte de raréfaction durable de l’argent public. Les départements ne peuvent pas continuer à compenser les désengagements de l’État en assumant toujours plus de dépenses. On ne peut plus avoir un État en déficit chronique au prix de l’asphyxie des collectivités territoriales…


Que pensez-vous de revenir au conseiller territorial prévu par la réforme de 2010, afin de faire face aux défis engendrés par la création des grandes régions ?


À mon avis, il vaudrait mieux revenir à des structures ressemblant aux établissements publics régionaux (EPR). Ces derniers étaient des entités très légères, permettant de mettre tout le monde autour de la table pour échanger : les parlementaires, les représentants des départements, les présidents de métropoles…ce qui permettait de définir une stratégie régionale. J’irai même encore plus loin, car j’estime que, si, en se posant les bonnes questions, on arrive à la conclusion qu’il faut supprimer un échelon administratif, alors, faisons-le. Mais ne nous méprenons pas, il faudra continuer de travailler et de coopérer. Nous irons tout droit dans le mur si nous continuons à considérer que tout ce que nous avons fait est nécessairement à poursuivre, comme la promesse des grandes régions. Enfermer toute la France des collectivités dans un carcan de compétences n’a pas de sens…


Vous avez récemment proposé au sein du département de la Côte-d’Or un bouquet de services numériques. En quoi consiste-t-il ?


Nous avons acheté de la puissance de calcul, et c’est précisément cela que nos entreprises attendent de leurs élus locaux. Nous avons créé un data center dédié à la protection des données des citoyens (en travaillant avec la CNIL) et un jumeau numérique terrestre du département de la Côte-d’Or, qui est une très grande avancée technologique en termes d’aménagement du territoire. Investir sur le numérique, la data et l’IA est aujourd’hui incontournable pour les startupers qui n’ont pas un terrain de jeu suffisant sur le sol français. Il y a des initiatives intéressantes dans tous les ministères, mais le dialogue et surtout la coordination manque encore cruellement… Nous pouvons cependant nous réjouir que 60 départements aient adhéré à l’initiative collective « Départements data » permettant la collecte, l’échange et l’organisation des données et leur objectivation. Modéliser et nous projeter dans l’avenir grâce à l’analyse des données existantes est indispensable pour conserver une armature de services adaptée à la population.


Quel message faudrait-il véhiculer afin que les habitants retrouvent confiance en la parole publique ?


Il faudrait tout d’abord que l’on travaille sur ce qu’est l’incarnation française. Qui aujourd’hui peut réellement incarner une alternative aux extrêmes ? Les partis politiques devraient sans plus attendre se demander ce que nous voudrions voir émerger dans dix ou vingt ans, dans un XXIème siècle compliqué. Il s’agirait de retrouver enfin le chemin du bon sens, à un moment de croisement pour le destin français. Et il est peut-être important de réaliser que, malgré les velléités de suppression d’échelons, les Français ont besoin des départements et de leurs actions. Je ne saurais compter le nombre de fois où l’on nous dit « heureusement que vous êtes là » … 


Propos recueillis le 19 novembre 2025. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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