“Je ne vois pas comment on peut faire de la politique honnêtement si on n’a pas le cœur accroché à ce que l’on fait.”
- il y a 8 heures
- 6 min de lecture
Monsieur André Laignel, Maire d'Issoudun, premier vice-président délégué de l'Association des maires de France (AMF), président du Comité des finances locales

Pouvez-vous nous présenter votre parcours, particulièrement riche ?
J’ai commencé à travailler à l’âge de 14 ans et j’ai repris, à 20 ans, des études grâce à la voie de la capacité en droit, que j’ai effectuée en même temps que mon service militaire. J’ai ensuite obtenu mon doctorat à l’Université d’Aix-en-Provence, avec pour sujet de thèse, à cheval entre le droit et la science politique : “la gauche socialiste face au fait majoritaire”. Mon directeur de thèse était Maurice Duverger, dont j’étais aussi l’assistant.
Ma famille était faite de résistants. Mon oncle était permanent du Parti communiste et a combattu dans la guerre d’Espagne, puis il a été conseiller de Paris, et, quand il ne l’a plus été, est devenu éboueur. Il y avait des parcours assez particuliers en ces temps-là, et l’on avait pour habitude de dire : « lorsque l’on entre dans la production, on prend sa carte au parti et au syndicat ». C’est un langage que nous n’entendons plus de nos jours mais qui était celui de cette époque. Dès que j’ai commencé à travailler j’ai pris ma carte à la CGT et aux jeunesses communistes.
J’ai bifurqué politiquement lorsque François Mitterrand était candidat à la présidence de la République en 1965. Cette évolution est venue naturellement, car je considérais que le communisme n’était pas adapté à notre pays et qu’il ne permettrait pas à la gauche d’accéder au pouvoir.
J’ai alors fréquenté la Convention des institutions républicaines (CIR), qui était l’organisation de François Mitterrand avant qu’il n’évolue vers d’autres formations importantes. J’y ai rencontré Charles Hernu, que j’ai accompagné en 1968 lorsqu’il s’est présenté à Châteauroux. L’élection n’était pas facile et il avait besoin de quelqu’un pour diriger sa campagne. Comme j’étais en dernière année d’études et que la faculté était fermée cette année-là, j’ai pu pleinement me tenir à ses côtés. J’étais plein d’ambition bien que la Fédération de la gauche démocrate et socialiste n’eût fait que 5% dans la circonscription. Je me suis ensuite installé dans la circonscription voisine et plus de dix ans plus tard, en 1977, je suis devenu maire d’Issoudun.
J’ai exercé de nombreux mandats : député, député européen, ministre, Président du Conseil général de l’Indre, conseiller général, Président de communautés de communes…et maire depuis bien longtemps. J’ai ainsi eu affaire à de nombreux cas de figure de la vie politique dans les trente dernières années, ce qui m’apporte une profondeur de champ, liée au temps et à l’expérience.
Quelle est selon vous la place des communes dans le paysage politique français d’aujourd’hui ?
Je considère la commune comme le lieu de la démocratie la plus “chimiquement pure”, c'est -à -dire, l’échelon le plus proche des citoyens, qui le reconnaissent comme tel. Le maire est d’ailleurs le seul élu qui a su garder très longtemps des taux de confiance élevés, qui sont, depuis quelques années, systématiquement aux alentours des 60-70 %.
Rien ne m’a apporté plus de satisfaction que mon rôle de maire. Lorsque la fonction de maire a été déclarée incompatible avec celle de député européen, j’ai renoncé à mon mandat de député, ce qui était un choix important. Être maire c’est construire une relation au citoyen, apporter des avancées durables et démontrer que nous pouvons transformer la cité et changer la vie des habitants. Pour moi, cette fonction relève du domaine de la passion. C’est pourquoi, je présente souvent ma candidature au moment de la Saint-Valentin, en expliquant qu’il ne s’agit pas d’une déclaration de candidature mais bien d’une déclaration d’amour, à ma ville et à mes concitoyens. Victor Hugo avait écrit “aimer c’est agir” : c’est exactement ce que je ressens à l’égard de ma commune. Je ne sais pas comment on peut faire de la politique honnêtement si on n’a pas le cœur accroché à ce que l’on fait.
Quarante ans après les lois de décentralisation de 1982-83, quel est votre avis sur le grand acte de décentralisation promis par le gouvernement ?
Je crois que ce grand acte de décentralisation est plutôt un acte de diversion. Il est impossible d’y croire aujourd’hui alors que l’on continue de creuser le manque de moyens des collectivités. Nous avons le sentiment que le gouvernement essaie de se débarrasser de certaines fonctions qu’il n’est pas capable d’assumer. C’est ce que nous pouvons observer, par exemple, avec la décentralisation du logement. Jamais ce secteur n’a été dans une telle crise avec 200 000 logements nouveaux pour 2025, alors qu’il faudrait a minima le double pour faire face aux besoins. La décentralisation des bâtiments hospitaliers est aussi évoquée car l’État est incapable de nous donner les moyens de les mettre à niveau….
Nous ne pouvons pas parler de décentralisation s’il s’agit en réalité de délester des fonctions sans donner aux collectivités davantage de moyens d’action. Je suis fier des lois de 1982 et 1983, dont j'étais le rapporteur du budget du ministère de l’Intérieur à l’Assemblée nationale. C’était à l’époque une extraordinaire avancée. François Mitterrand avait donné naissance à cette célèbre formule : « Il a fallu des siècles de centralisation pour que la France se fasse, il faut maintenant la décentralisation pour qu’elle ne se défasse point ». Malheureusement, depuis une quinzaine d’années, la décentralisation a été gravement endommagée, et nous sommes quasiment revenus à la situation initiale, au point qu’il est urgent de procéder à une véritable décentralisation afin que la France ne se défasse pas.
L’Association des maires de France (AMF) a une vision unitaire sur ce sujet. Nous pensons que la première réforme devrait consister à faire au plus près du peuple tout ce qui peut être fait proche de lui. Cela revient à décider que tout est décentralisé dans notre pays, sauf ce qui est réservé à l’État. En 1982, la décentralisation répondait à une logique inverse : tout était centralisé, sauf ce que l’État acceptait de décentraliser. Aujourd’hui il faut inverser le processus, afin que la pyramide puisse reposer sur son socle, qui est la démocratie locale.
Quel regard portez-vous sur les élections municipales à venir ? Craignez-vous une abstention importante ?
Nous vivons une période sans commune mesure avec toutes celles que nous avons pu connaître auparavant. Le mandat présidentiel qui s’achève aura traversé six années de crises successives : crise sanitaire, crise sociale, crise de l’inflation, crise internationale et crise démocratique… Nous sommes au bout d’un moment très particulier durant lequel seuls les maires ont su conserver la confiance des Français.
Je trouve aussi que l’une des grandes faiblesses de notre société actuelle, c’est l’affaiblissement du débat d’idées. Un pays démocratique doit pouvoir s’appuyer sur un corpus de valeurs de droite et de valeurs de gauche, afin que le débat puisse s’engager clairement et que les Françaises et les Français puissent faire leur choix de société. Depuis 10 ans nous évoluons dans le “ni-ni”, ce qui explique sûrement le désamour des Français à l’égard de la vie politique.
Il ne semble pas exister aujourd’hui de sondages clairs sur le taux de participation, et il sera un indicateur intéressant à observer. Les Français se déplaceront-ils afin de garantir une action continue qu’ils ressentent positivement au niveau local ? Ou trop inquiets ou écœurés par les situations nationales et internationales, ils s'abstiendront ? J’ai la conviction que si nous répondons aux questions essentielles des Français, qui sont les questions du terrain, ils se déplaceront. Cela dépendra aussi de comment nous ferons campagne. Il y a encore une marge d’incertitude, mais je crois que la continuité, la stabilité, et l’expérience restent fondamentalement des valeurs sûres.
Je note également que plus de 60 % des maires sortants ont envie de continuer à exercer cette fonction, une donnée équivalente voire un peu plus forte que pour les élections précédentes. Bien heureusement, ce qui émane aujourd’hui du terrain ne dessine pas une panne de la démocratie locale ; il y a quelque chose de l’ordre de la passion, de l’attachement à sa commune, à sa fonction et à son lieu. C’est une réalité que l’on peut se réjouir d’observer : l’attachement l’emporte sur la démoralisation.
Propos recueillis le 28 janvier 2026 par Victoria Kahn
© Victoria Viennet




Commentaires