Un grand plan d’apprentissage pour créer une culture commune de la forêt est nécessaire

Entretien avec Nathalie Delattre, Vice-présidente du Sénat et Sénatrice de la Gironde (Parti radical).





Depuis mardi 12 juillet, deux incendies ont ravagé plus de 20.000 hectares de forêt en Gironde et forcé l’évacuation de près de 40.000 personnes. Où en est la situation aujourd’hui ?


Trois feux se sont déclenchés de façon presque simultanée le mardi 12 juillet : les feux de La Teste-de-Buch et de Landiras – tous deux d’origine humaine, respectivement accidentelle et criminelle – qui mobilisent encore aujourd’hui 2.000 pompiers ; et le feu de Soussans, éteint le jour même.


Les feux sont survenus dans des conditions particulièrement défavorables à leur endiguement. Aux fortes chaleurs liées à la canicule s’ajoutaient des rafales de vent allant jusqu’à 80 km/h et une hygrométrie de la forêt particulièrement basse puisqu’elle avoisinait 10%, contre 80% en temps normal. Par ailleurs, la forêt usagère de La Teste-de-Buch souffrait d’un manque d’entretien qui a facilité la progression du feu et les forêts de la région étaient particulièrement vulnérables après la tempête de 1999. Le pare-feu naturel habituel qu’est la différence de hauteur et d’âge des différentes parcelles avait disparu avec la replantation simultanée desdites parcelles en 2000.


En outre, le massif forestier des Landes est composé majoritairement de pins, voulus par Napoléon Bonaparte pour assainir les marécages. Il s’agit donc d’un terrain de tourbe permettant au feu de se propager aussi bien par les racines que par les cimes, au grand désarroi des pompiers mobilisés.


En somme, les sapeurs-pompiers de la Gironde, appuyés par de nombreux renforts locaux et nationaux, sont parvenus à cesser la progression du feu de La Teste-de-Buch qui conserve cependant des foyers actifs dans la forêt usagère. Le feu de Landiras ne croît pas davantage mais des éclosions sont toujours présentes. Nous entrons probablement dans une phase de décroissance des feux mais la plus grande précaution reste nécessaire, l’apparition de nouvelles fumerolles blanches nous le rappellent régulièrement. Si les autorités procèdent à la réouverture progressive de certains secteurs à la population, avec une grande vigilance, nous faisons appel à la patience des personnes évacuées et nous leur faisons la demande, que je sais difficile, de ne pas se rendre sur place avant que l’autorisation leur soit donnée pour permettre un travail serein et efficace des pompiers.


La situation est également celle d’une grande solidarité. Il y a eu de nombreux dons matériels ou financiers de personnes physiques, morales ou encore des collectivités pour aider les communes. La coordination et la communication entre les services de l’État, les élus locaux ou nationaux, les pompiers, les polices municipale et nationale, la gendarmerie, les entreprises, l’Office national des forêts (ONF) et la Défense des forêts contre les incendies (DFCI) sont excellentes.


Devant la crise climatique désormais installée, le gouvernement ne doit-il pas en finir avec les mesures d’urgence et les petits gestes, pour mettre en place une politique d’adaptation ambitieuse et pérenne ?


Moi-même évacuée, je me suis aperçue de notre impréparation collective devant un tel évènement. C’est d’abord le cas sur des questions très pratiques comme « quoi emporter ? » en cas d’évacuation. La population doit être sensibilisée aux questions relatives aux papiers essentiels qu’il est nécessaire de prendre avec soi, aux animaux de compagnie, parfois oubliés, ou encore au stockage des bouteilles de gaz.


Les Français côtoient peu la forêt et, lorsqu’ils la côtoient, ne la connaissent plus. Le maire de Sauternes me confiait qu’une famille sortie en forêt avait allumé un barbecue en pleine canicule. Les exemples sont malheureusement nombreux. Il nous faut donc réapprendre à vivre en forêt et à adapter nos gestes. C’est pourquoi je suis convaincue qu’un grand plan d’apprentissage pour créer une culture commune de la forêt est nécessaire. Celle-ci se transmettrait dans les écoles mais également à travers des spots publicitaires similaires à ceux diffusés pour le plan canicule. La question de la connaissance est un enjeu crucial pour adapter nos pratiques et nos comportements.


Il y a enfin un enjeu législatif. Le modèle actuel est un modèle médiéval, naturellement indifférent à la crise climatique que vous évoquiez. Il faut encadrer l’entretien des forêts, prévoir des pare-feux et des chemins d’accès. Le droit, que ce soit le règlement ou la loi, doit se saisir de ces problématiques.


Comment le Sénat, dont vous êtes membre, peut-il prendre des initiatives en ce sens ?


Le Sénat a lancé, en juin dernier, une mission d’information conjointe sur les moyens de prévenir le risque incendie et de lutter contre la propagation de feux extrêmes. MM. Patrick Davet et Jean-Marc Palletant, respectivement maire de La-Teste-de-Buch et maire de Landiras, sont auditionnés aujourd’hui afin de revenir sur les cas pratiques que sont les deux feux dont nous parlions. Le président du Sénat, M. Gérard Larcher, s’est déplacé dimanche ici, en Gironde, et a insisté sur la nécessité d’avoir le retour des élus locaux pour formuler les propositions les plus pertinentes.


Comme bien souvent avec les missions d’information, les propositions que le Sénat formulera auront vocation à déboucher sur une proposition de loi ou bien à amender le projet de loi de finances. Cela sera notamment le cas pour renforcer les moyens aériens que nous pensions suffisants et qui ne le sont plus devant la multiplication des incendies en Europe.


Êtes-vous satisfaite des mesures annoncées par le président de la République Emmanuel Macron lors de sa venue en Gironde ?


Nous venons d’évoquer les moyens aériens. Je ne peux donc que saluer le renforcement annoncé de ceux-ci, notamment au niveau européen. Je suis convaincue que la constitution d’une flotte européenne est indispensable pour consolider et mutualiser nos achats et, conséquemment, lutter plus efficacement face aux feux en Europe.


Par ailleurs, je partage la volonté du président de la République d’exiger une grande réactivité des assurances. J’ai moi-même écrit aux assureurs afin d’attirer leur attention sur la nécessité d’adapter la reconstruction des campings à leur environnement, au changement climatique et aux nouvelles normes. Il est absolument primordial de reconstruire rapidement tout en s’adaptant aux nouvelles exigences. La volonté de rassurer les entreprises est également louable mais il faudra suivre les mesures concrètes qui leur seront destinées.


En outre, la crise actuelle pose à mon sens la question du statut des élus. S’il existe déjà des dispositions législatives qui prévoient que les entreprises puissent aménager le temps de travail des élus, des évènements malheureux, comme celui que nous vivons actuellement, qui mobilisent pleinement les élus depuis plus d’une semaine déjà, mettent en exergue le besoin de penser davantage le statut des élus – parfois rappelés par leurs entreprises respectives. Il ne s’agit pas de blâmer les entreprises, dont je veux saluer l’engagement et la solidarité, mais d’élaborer un mécanisme de protection pour ces élus locaux engagés.