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« Réenchanter l’urbanité »

Entretien avec Jean-Pierre SUEUR, sénateur du Loiret (PS)


Nejmi, FAL, via Wikimedia Commons

Le rapport d’information, dont vous êtes co-rapporteur, propose d’oser « le retour de l’aménagement du territoire ». Les politiques d’aménagement du territoire ont-elles disparu ?


Il me semble effectivement que, sous l'effet d'une idéologie libérale, l'idée même de Plan et d'aménagement du territoire a perdu de son intensité. Ce qui est certain, c’est que les politiques d’aménagement du territoire actuelles souffrent de la comparaison avec « l’ardente obligation du Plan » dont parlait le Général de Gaulle ou encore avec les lois portant plan, défendues par Michel Rocard, que j’ai votées en tant que député. D’ailleurs, les contrats de plan, initiés sous Michel Rocard et entérinant les moyens alloués respectivement par l’État, la Région et les autres collectivités au financement de l’aménagement d’un territoire, sont des outils efficaces encore aujourd’hui.


En outre, nous avons retenu le titre « Osons le retour de l’aménagement du territoire » car nous avions le sentiment que l’État n’avait pas réellement de politique crédible en la matière. C’est pourquoi nous avons tenu à donner des pistes de réflexion sur l’occupation des sols pour les décennies à venir. Celle-ci devra être plus harmonieuse et conforme à l’Accord de Paris, plus responsable, plus ambitieuse.


Vous évoquez d’abord longuement la Ville et son aménagement…


J’étudie la Ville, son aménagement et sa politique depuis plus de 20 ans désormais. J’y ai consacré de nombreux rapports parlementaires - le premier étant « Demain, la ville », remis en 1998 au gouvernement Jospin – dans lesquels j’ai toujours remis en cause un certain nombre de présupposés de la politique de la Ville.


En l’occurrence, je voulais aussi réenchanter l’urbanité. La Ville n’est pas le réceptacle de la pollution, de la délinquance, de la drogue, etc. Il faut sortir des idées toutes faites. Par exemple, en matière environnementale, nous avons mis en évidence que l’empreinte carbone d’une ville est inversement proportionnelle à sa densité. Au contraire de ce que l’on croit, la densité n’est pas perverse. Par ailleurs, les villes se caractérisent aussi par leurs valeurs. Lorsque l’on parle d’Europe, on ne parle pas que de la politique agricole commune (PAC) mais aussi de l’Europe des villes : Paris, Venise, Amsterdam, Florence, Berlin…


Pour autant, le rapport d’information ne se borne pas au phénomène urbain et nous sommes force de proposition pour tous les espaces.


Les prochaines décennies d’aménagement du territoire doivent, selon vous, mettre fin au modèle de la « ville sectorisée » au bénéfice de celui de la « ville globale ». Pourquoi l’avènement d’une urbanité décloisonnée vous semble-t-elle nécessaire ?


Nous héritons d’une conception concentrique d’une ville bâtie autour de son centre prestigieux jusqu’à ses faubourgs. Or, je suis convaincu qu’il est nécessaire de penser une ville polycentrique dans laquelle chaque banlieue devient, à son tour, un centre.


Cela suppose d’abord un changement de paradigme ayant pour effet de modifier l’organisation même du Gouvernement. Comment mener une véritable politique de la Ville si le ministère qui lui est dédié ne traite que de la ville qui va mal ? C’est absurde. Par ailleurs, les effets néfastes dus à la ville sectorisée se manifestent aussi par le zonage. Les maires sont devenus des quémandeurs de zones (ZEP, ZUS, ZFU, etc.) car celles-ci sont associées à des crédits. Le malheur est qu’on ne construit pas une mixité sociale dans une ville en la découpant par quartier. Je suis en faveur de la Ville plurielle et de la mixité sociale ; et celles-ci ne peuvent advenir qu’à condition de bâtir une véritable une mixité fonctionnelle.


L’émergence de cette nouvelle urbanité nécessite notamment, à vous lire, de passer d’un urbanisme sous forme de barres et tours d’immeubles collectifs à un habitat plus diversifié. Cela ne se heurte-t-il pas à d’autres objectifs, notamment environnementaux, tels que la sobriété foncière ?


Vous avez raison, la loi consacre désormais un objectif de zéro artificialisation nette (ZAN). Celle-ci a suscité des réactions très vives chez des élus de petites et de moyennes communes puisque ceux-ci estimaient ne plus avoir « droit au projet » - droit que le Sénat a désormais rétabli pour toutes les communes. L’objectif du ZAN va, évidemment, dans le bon sens mais il fallait amender sa mise en œuvre.


Aussi, je vous le disais, la densification des villes diminue l’empreinte carbone de celles-ci. Toutefois, la densification se heurte également à une question d’acceptabilité sociale. C’est pourquoi je pense qu’il nous faut être capables de réinventer nos habitations, notamment pavillonnaires, afin de permettre au plus grand nombre d’en jouir tout en consommant le moins d’espace. À titre d’exemple, les résidences pavillonnaires londoniennes me semblent agréables bien qu’elles soient souvent dépourvues de jardins privés. Si nous adoptions ce modèle, les tours d’immeubles pourraient peu à peu disparaître et nous pourrions tous, collectivement, profiter de grands parcs à l’intérieur même des villes - comme à Londres.


Nous parlions d’aménagement du territoire à l’heure du dérèglement climatique. Certains territoires y sont d’ores et déjà confrontés de façon très pressante, à l’instar de la montagne et du littoral. Comment repenser l’aménagement de ceux-ci ?


Il nous faut absolument respecter l’Accord de Paris. Il s’agit d’une nécessité absolue et il me semble que nous avons raison de nous montrer exigeants à cet égard dans ce rapport d’information. Concrètement, il est urgent de protéger ces territoires d’un certain nombre de proliférations comme le tourisme de masse. Car, aujourd’hui, qui profite des falaises d’Étretat ? Personne ! Tellement de groupes s’y rendent que personne ne peut véritablement la contempler. De la même manière, nous devons restreindre l’occupation des sols en montagne afin de limiter la fonte des glaciers, déjà entamée.


Un mot de conclusion ?


Nous avons mené nos travaux avec l’objectif de se défaire autant que possible de nos préjugés. C’est ainsi que, par exemple, nous ne condamnons pas les éoliennes, seulement nous estimons nécessaire que leur déploiement soit le résultat de la plus grande concertation possible. L’aménagement du territoire est toujours affaire de gouvernance du territoire. Les maires doivent être replacés au centre de l’aménagement de leur territoire et les citoyens davantage concertés.




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