C’est à partir des maires et du local que doit se construire la régénération démocratique

Interview de Philippe Laurent, Maire de Sceaux et Secrétaire Général de l'AMF





Vous avez annoncé votre candidature à la présidence de l’AMF qui regroupe 35000 élus. Par cette candidature souhaitez-vous redonner sens à la décentralisation, valoriser le rôle des maires et rapprocher la décision des enjeux locaux ?


C’est en effet le sens de ma candidature. J’ai été vice-président pendant 13 ans de l’AMF avec Jacques PELISSARD, puis secrétaire général pendant 7 ans avec François BAROIN. Je connais très bien cette grande maison. Elle joue un rôle irremplaçable pour porter le « fait communal », qui est une grande richesse pour notre pays, et qui permet à la fois une grande réactivité des maires et de leurs équipes, l’expression de leurs responsabilités, la proximité avec les habitants et l’efficacité d’une administration locale pleinement mobilisée. C’est ce que l’AMF doit continuer de porter avec force, exigence et en toute indépendance auprès des gouvernements successifs, du Parlement et de tous les acteurs économiques et sociaux de notre pays.


L'AMF a toujours été un lieu d'échanges et de propositions au service des maires de France et de leurs administrés. Inscrivez-vous votre candidature dans cette continuité ?


L’AMF est riche de l’expertise de ses services et du réseau de ses associations départementales, qui font un travail considérable auprès des maires en termes de conseil et d’accompagnement. Il faut encore renforcer cela. Il faut aussi développer le travail en réseau avec les autres associations d’élus, notamment celles du bloc local, afin que l’AMF puisse porter avec elles des positions et des propositions les plus largement partagées. Nous avons aussi une réflexion à mener ensemble sur l’organisation institutionnelle de notre pays dans un contexte de grand changement sociétal précipité par la crise sanitaire et l’urgence climatique.


Vous venez de publier un ouvrage baptisé « Maires de toutes les batailles. En finir avec l'hypocrisie décentralisatrice », aux éditions de l'Aube. L’’ambition de cet ouvrage est-il notamment de réhabiliter le fait communal ?


Ce livre est d’abord le récit de ma démarche personnelle et professionnelle, toute entière tournée vers la décentralisation en tant qu’acteur et observateur. J’y observe la montée en puissance des responsabilités locales depuis la fin des années 70 jusqu’au milieu des années 2000, puis la reprise en main, parfois brutale, par l’administration centrale sous couvert de la crise financière. En conséquence, l’Etat est aujourd’hui englué, paralysé et finalement largement impuissant à répondre aux exigences de notre temps. Je fais en effet la proposition que c’est à partir des maires et du local que doit se construire la régénération démocratique dont a besoin notre pays et, en même temps, l’efficacité de l’action publique.


La gestion de la crise, depuis le printemps 2020, s’est révélée centralisée, gérée à partir du sommet de l’État. Cela a pu faciliter les prises de décisions et en même temps compliqué leur mise en œuvre Les collectivités recevaient des injonctions parfois contradictoires, parfois inapplicables… Faut-il repenser la place des collectivités locales dans la décision sanitaire ?


Sans aucun doute, et cela fait d’ailleurs l’objet de propositions formulées en commun par l’AMF, l’Association des départements de France et Régions de France. Il y a dans une politique de santé publique des dimensions d’organisation de terrain, de logistique, de prévention, qui ont vocation à être gérées par les collectivités territoriales. Le modèle centralisé a vécu, en ce qu’il ne permet pas de mener à grande échelle, rapidement et efficacement, une action collective qui concerne l’ensemble de la population. L’organisation en « agence », si elle peut fonctionner pour la gestion des grands établissements hospitaliers très techniques, s’avère inappropriée pour la gestion de proximité (prévention, médecine de ville, etc.).


Le couple Préfet/élu a été mise à l’épreuve depuis plusieurs mois (santé, relance, sécurité…). Dépositaire de la puissance étatique sur le territoire, le préfet est aussi un acteur local parmi les autres qui doit faciliter les initiatives et les projets locaux. Doit-on renforcer ce couple « aménageur » ?


Le couple maire-préfet fonctionne depuis toujours, et les préfets sont d’ailleurs parmi les hauts fonctionnaires ceux qui ont le mieux compris et accepté la décentralisation des années 80. Il est propre à notre pays, comme l’est cette originalité qui consiste à faire du maire élu le représentant de l’Etat sur son territoire. Pour autant, il n’est efficace que si le maire dispose de pouvoirs propres, et que si le préfet déteint des marges de manœuvre dans l’exécution des décisions de l’Etat. C’est la raison pour laquelle la déconcentration – qui relève entièrement de la gestion interne de l’Etat – dont accompagner la décentralisation. De ce point de vue aussi, la réalité vécue ces derniers mois a pu montrer un certain recul de l’autonomie préfectorale. C’est un signe inquiétant.


Vous plaidez, comme Carole Delga, Présidente de la région Occitanie, pour une « République décentralisée ». Pouvez-vous nous présenter vos différentes propositions ?


La République décentralisée, c’est d’abord développer une culture de la confiance, de la négociation et de la contractualisation dans notre pays. Je suis frappé de constater qu’aujourd’hui plus qu’hier, une partie de la haute administration s’estime seule dépositaire de l’intérêt général, et considère les maires et les élus locaux comme des sous-traitants de l’action publique, sans même imaginer qu’ils puissent participer à la définition des politiques publiques. Cette culture est proprement délétère pour notre pays, mais aussi pour le pouvoir central, qui se retrouve à porter seul la responsabilité de tout, et notamment de ce qui ne va pas. Nous sommes de ce point de vue à rebours de tous les autres pays : les pays réellement et culturellement décentralisés, parce qu’ils sont plus souples et plus réactifs, s’en sortent globalement mieux dans un environnement très mouvant.


Finalement, entre « recentralisation » et intercommunalités, les maires ont-il encore un avenir ?


Mon livre veut démontrer que non seulement les maires ont un avenir, mais qu’ils sont eux-mêmes, avec leurs équipes, une bonne partie de l’avenir ! Quant à l’intercommunalité, elle est naturellement nécessaire et utile, mais elle doit continuer à se concevoir comme un outil mutualisé et commun au service des communes et non comme une entité totalement autonome vis à vis d’elles. La grande difficulté est de trouver le bon équilibre : la loi Chevènement de 1999 y était parvenu, la loi Notre de 2015 a poussé le curseur un peu trop loin.