Pour « sentir » un pays, il faut en connaître ses moindres recoins et ses héritages


Entretien avec Philippe Benassaya, Député des Yvelines, Conseiller départemental, Ancien Maire de Bois d’Arcy



Élu député de la 11e circonscription des Yvelines, comment conciliez-vous votre rôle de législateur et la gestion des dossiers de votre territoire ?


Je ne peux concevoir l’un sans l’autre. Ancien maire de Bois d’Arcy, conseiller départemental, je viens donc du terrain. J’ai l’expérience des dossiers locaux qui nécessitent les aides nécessaires à leur réalisation. Rien ne se fait dans une commune sans l’appui de collectivités supérieures et de proximité comme le département ou la région. Désormais, j’envisage mon rôle de député comme un prolongement. Je navigue entre mon rôle de législateur - contrôle du gouvernement et examen des politiques publiques entre autres - et remontée des attentes de mon territoire : élus, citoyens, associations, entreprises. Je veux garder cet équilibre et ne serai jamais un député hors-sol.


Vous êtes diplômé d’histoire ; quel regard portez-vous sur la manière dont l’histoire peut être instrumentalisée par certaines personnalités politiques ?


Laissons l’Histoire aux historiens et aux chercheurs. En outre, médias et Histoire ne font pas bon ménage. Les uns sont dans l’immédiateté et l’urgence, parfois jusqu’à la recherche permanente de la polémique ; l’autre est dans la réflexion et le temps. Il faut des décennies pour comprendre un événement passé. Souvent pour le défaire ou le réviser en fonction de l’avancement des recherches. Je crois, cela étant, qu’une bonne connaissance historique et géographique est nécessaire aux politiques. Pour « sentir » un pays, il faut en connaître ses moindres recoins et ses héritages.


A quatre mois du premier tour de l’élection présidentielle, Valérie Pécresse devance pour la première fois les candidats d’extrême-droite dans de récents sondages. D’après vous, comment la candidate des Républicains pourrait-elle solidifier sa dynamique dans les semaines à venir ?


D’abord une campagne présidentielle est une course de fond qui s’accommode mal de l’instantanéité des sondages, même s’ils dessinent une tendance. La vérité d’aujourd’hui n’est pas celle de demain, surtout dans une Veme République qui privilégie à outrance la personnalisation et la médiatisation d’un candidat. Donc prudence. Je préfère retenir les dynamiques que l’on ressent sur le terrain.


C’est le cas de Valérie Pécresse que je soutiens. Sa dynamique repose sur sa capacité à rassembler les droites, le centre, et au-delà les Français. Elle doit continuer à consolider ce rassemblement. Son programme - fort notamment sur le régalien et juste sur le social - l’y aide. Valérie Pécresse est une synthèse, non pas comme les molles motions de synthèse du PS d’antan, mais large et fédératrice avec ce qu’il faut d’autorité et de pragmatisme.




La volatilité de l’électorat et le taux d’abstention rendent aujourd’hui ce scrutin incertain. Quelles seront, selon vous, les clefs de cette élection ?


Je pense que tout repose sur la sincérité et le courage. Les Français sont las des promesses non tenues toujours liées à des contingences diverses. Les médias, pardon de les cibler encore, qui « netflixent » les campagnes électorales pour en faire des séries suivies, n’aident pas à la compréhension du fond. Tout est question de timing aussi. Le programme doit correspondre aux attentes précises et actuelles des Français. Le taux d’abstention était très faible lors de l’élection de Sarkozy en 2007 parce qu’il a semblé aux yeux des Français énergique, volontariste et surtout un brin politiquement incorrect et que son programme axé en grande partie sur la sécurité tombait au bon moment. La suite est une autre histoire…

Sous prétexte d’attirer un plus large public, les musées du Louvre et Carnavalet ont eu l’idée de supprimer les chiffres romains ; Louis XVI devenant Louis 16… Vous avez alors déposé une proposition de loi pour « sauver les chiffres romains ». Pourquoi ce combat est-il important pour vous ?


Parce qu’il m’a semblé que ces musées se soumettaient aux diktats du commerce et du marketing au détriment de ce qui fait notre civilisation gréco-romaine. En supprimant les chiffres romains, certains musées pensaient davantage clarifier, pour les nouveaux touristes venus de Chine ou d’ailleurs, les messages ou les légendes sous les œuvres d’art. Il fallait réagir.


Je suis frappé par cette propension que nous avons à vouloir effacer notre propre héritage, jusqu’à accepter une forme de cancel culture très gauchisante lancée par des minorités, à l’origine américaines, et qui s’apparentent à de nouveaux autodafés dangereux et violents. Il y a sûrement plus important, c’est certain, mais je me félicite que cette proposition de loi ait été co-signée par beaucoup de députés venus de plusieurs groupes parlementaires.

Vous présidez la commission d’enquête sur les dysfonctionnements et manquements de la politique pénitentiaire française. Comment lutter contre la problématique endémique que constitue la surpopulation carcérale ?


« Une société se juge à l’état de ses prisons », disait Camus. Force est de constater que, malgré les efforts consentis depuis des décennies, le monde carcéral, qui bouge dans le bon sens, reste encore le parent pauvre de la république. 69000 détenus pour 60000 places, 1600 matelas au sol, 120 suicides de détenus en 2020, 28% de détenus en insertion professionnelle, ce qui est très peu, 11% d’illettrisme, plus de 60% de détenus qui souffrent d’une addiction avec autour un personnel pénitentiaire courageux qui fait un travail difficile, mais mal reconnu et à l’avancement de carrière très lent. Sans oublier la pénurie de médecins et surtout de psychiatres.


Voilà pour le constat. La surpopulation carcérale concerne surtout les maisons d’arrêt c’est-à-dire les petites peines ou les préventives. Il faut trouver des solutions alternatives pour les très petites peines comme l’extension du bracelet électronique ou les TIG (Travaux d’Intérêt Général). Et il est parallèlement urgent de construire de nouvelles places de prison, au moins 15000 de plus pour s’en sortir et favoriser et respecter la loi sur l’encellulement individuel.

Le directeur de l’administration pénitentiaire a déclaré, lors d’une audition : « il faut que la société et les politiques assument la prison ». Qu’en pensez-vous ?


Il a raison. C’est pour cela que je citais Camus et que je parlais de parent pauvre de la République à propos des prisons. Il existe chez les Français comme une gêne, un tabou, quand on parle du monde carcéral. Les jugements sont parfois injustes sur le travail effectué à l’intérieur. Et le politique peine à résoudre la question bâtimentaire, de la surpopulation et de la violence à l’intérieur.


Nous devons tous travailler ensemble pour une meilleure reconnaissance du travail des agents de la pénitentiaire, pour une meilleure insertion professionnelle des détenus qui favorise la lutte contre la récidive et pour une accélération conséquente de la modernisation des établissements pénitentiaires.

Dans le cadre de la loi renforçant la laïcité et les principes républicains, considérez-vous que le gouvernement a su répondre à la problématique de la radicalisation des établissements pénitentiaires ?


Les mots ont un sens et expriment soit le courage soit la prudence. Tout est bon à prendre pour lutter contre le séparatisme mais, par rapport au discours des Mureaux du Président de la République, la montagne a accouché d’une souris. Je m’explique : le mot séparatisme a disparu très rapidement du titre de la loi qui est devenue, comme vous l’avez souligné, la loi confortant le respect des principes républicains. Cela veut tout dire. Il y a à l’intérieur des articles qui vont dans le bon sens, des avancées techniques, des détails réglés, mais la dynamique volontariste des Mureaux a disparu.


Et le séparatisme en prison est bien là. La prison est le premier foyer de séparatisme dans notre pays C’est souvent en prison qu’émergent les premiers signes de radicalisme. Plus de 1000 détenus détectés radicalisés, dont 650 terroristes islamistes sont sous les verrous. Le 1er attentat djihadiste en prison en 2016 contre deux surveillants a changé la donne. Il existe désormais aujourd’hui 6 QER (quartier d’évaluation de la radicalité) qui permettent de détecter le moindre danger de radicalisation, malgré le principe de la taqqiya (dissimulation) opéré par ces détenus pour passer entre les mailles du filet, et de procéder le cas échéant à l’isolement. Un 7eme QER est en cours pour les femmes radicalisées (à peu près 70). Il y a un palier supérieur pour ceux qui présentent un danger réel et qui sont déjà catalogués radicalisés : ce sont les QPR (quartier de prise en charge de la radicalisation), au nombre de 6 également. Mais le chemin est encore long et nécessite encore plus de moyens.

Quels sont vos vœux pour l’année 2022 ?


Tout d’abord que l’on sorte de la crise sanitaire et que l’on retrouve nos libertés. Ensuite, je souhaite pour la France un vrai et fort changement politique pour sortir des demi-mesures. Les mains ne doivent plus trembler quand il faudra agir. Mais ce qui me ravit déjà, c’est le changement des mentalités qui s’opère dans notre pays, le retour de la diversité des opinions et des débats d’idées sur des sujets sensibles comme l’immigration ou l’identité.


A une époque pas si lointaine, quand la droite évoquait ces sujets, elle était traitée de « facho » par la bien-pensance, pratiquée par une petite intelligentsia de l’entre-soi. La situation a changé. Cette bien-pensance qui a longtemps imposé son magistère moral et qui n’a donc pas l’habitude du débat contradictoire, est venue se fracasser sur le mur des réalités et l’exaspération des Français. Je souhaite que notre pays chérisse et continue de cultiver cette liberté retrouvée !


Enfin, notre pays est profondément fracturé, crispé, fatigué par tant d’espoirs déchus. Je souhaite que nous retrouvions le chemin du rassemblement. Car c’est tous ensemble et dans la confiance que le génie français s’exprime.