« Oublier dans un premier temps la façon habituelle de penser, rassurante »


Jean-Marc Lemaître, Expert des mécanismes du vieillissement et de la longévité, Jean-Marc Lemaître est directeur de recherche INSERM à l’Institut de Médecine régénératrice et Biothérapie de Montpellier (IRMB)


Interview réalisée par Gabrielle Halpern



Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la question du vieillissement ?


Probablement, parce que c’était une grande énigme de la biologie, alors que la Nature tend vers l’immortalité… Et sûrement parce que vieillir en bonne santé n’est pas donné à tout le monde et que la compréhension des mécanismes du vieillissement me semblait indispensable pour pouvoir envisager de trouver des solutions pour les pathologies du vieillissement


En 2011, vous avez démontré avec votre équipe de recherche qu’il est possible de reprogrammer des cellules sénescentes de centenaires pour les rajeunir ; vous avez ainsi démontré pour la première fois que le vieillissement cellulaire est un processus réversible. Votre approche du vieillissement constitue un angle de vue nouveau sur cette question. Quel a été le déclic qui vous a conduit à appréhender ainsi le vieillissement et sa réversibilité possible ?


De façon paradoxale, c’est en m’intéressant au développement embryonnaire que j’ai concrétisé mon projet sur l’étude du vieillissement. En effet, au cours du développement de l’embryon, l’identité de nos cellules est programmée au niveau épigénétique (cellule de peau, de cœur, etc) et ceci avec une physiologie juvénile. La première hypothèse que j’ai faite, était que : nous vieillissons parce que nos cellules vieillissent. Elles doivent faire face à de multiples stress intrinsèques et extrinsèques qui les endommagent et les conduisent à arrêter de se diviser pour prendre le temps de réparer. Elles doivent alors faire des choix. Lorsque les endommagements menacent son intégrité, soit la cellule s’autodétruit par apoptose (mort cellulaire programmée), soit elle renforce cet arrêt en entrant en sénescence (elle ne peut alors plus entrer en apoptose). La cellule sénescente secrète alors des facteurs qui font vieillir les tissus. Dans le meilleur des cas, elle peut réparer ces endommagements, en laissant cependant des traces qui altèrent son programme. La cellule vieillit. Reprogrammer ces cellules qui caractérisent les tissus vieillissants était donc l’enjeu. C’est ce que nous avons fait, reprogrammer des cellules sénescentes et vieillissantes de centenaires pour les rajeunir.



Quelles sont les implications sociétales de vos travaux de recherche ? A quoi ressemblerait une société éternellement jeune ?


Ayant démontré que le vieillissement cellulaire étant réversible, il nous paraissait concevable qu’il puisse en être de même pour les tissus, voire les organes. La sénescence cellulaire et la dérive épigénétique (déprogrammation), sont deux clefs du vieillissement. Supprimer les cellules sénescentes d’un animal vieillissant (notre souris de laboratoire) ou la reprogrammation de ces cellules vieillissantes peut augmenter leur longévité jusque 30 % pour chaque type d’intervention. Nous avons même pu montrer qu’une reprogrammation transitoire menée très tôt dans la vie augmentait la longévité de 15% et protégeait des pathologies liées à l’âge, ostéoporose, arthrose, fibrose pulmonaire ou rénale et améliorait la composition corporelle tout au long de la vie (maintien de la masse et force musculaire et diminution de la prise de gras). Ceci nous a amené à considérer la vieillesse, durant laquelle les cellules vieillissantes et sénescentes s’accumulent, comme une maladie, la « mère » des maladies dont les conséquences sont les pathologies liées à l’âge que nous connaissons bien. C’est ce que je décris dans mon livre « Guérir la Vieillesse » publié cette année chez Humensciences. On peut envisager de pouvoir retarder, voire supprimer l’apparition les pathologies du vieillissement, en restant jeune plus longtemps et faire que ce ne soit plus, comme le disait certains, « un naufrage », et que cela devienne un futur désirable. Les conséquences sont multiples, bien sûr médicales et économiques, mais aussi sociales. Ceci sous-entend une transformation radicale de la société, mais il va falloir s’y préparer


Durant la crise sanitaire, puis avec le scandale lié à certaines maisons de retraite, les personnes âgées ont été mises sous le feu des projecteurs, alors qu’elles constituaient plutôt une forme d’angle mort de notre société en quête de jeunesse éternelle. Comment le secteur médico-social qui prend soin des personnes âgées peut-il s’inspirer de vos travaux de recherche et mieux les accompagner dans leur vieillissement ?


Evaluer le vieillissement pour mieux en anticiper les conséquences est essentiel. Bientôt, par une simple prise de sang, il sera possible d’évaluer de façon précise votre âge biologique et ses conséquences sur votre physiologie. Si votre âge biologique est plus important que votre âge chronologique, vous avez un risque augmenté de développer les maladies liées à l’âge et ce risque augmente en fonction de cet écart. Une prise en charge adaptée, personnalisée, pourra être mise en place pour synchroniser votre âge biologique avec votre âge chronologique, le vieillissement étant réversible… D’un simple accompagnement des personnes vieillissantes, un vrai programme de longévité pourra être mis en place. Et si on s’y prend suffisamment tôt, on pourra éviter la dépendance, fini alors les maisons de retraite.





La crise sanitaire a également révélé que la société ne connaissait pas toujours très bien les processus scientifiques, faits d’avancées et de doutes. Karl Popper écrivait que la base empirique de la science objective est comme « une construction bâtie sur pilotis au milieu d’un marécage : les pilotis sont enfoncés dans le marécage mais pas jusqu’à la rencontre de quelque base naturelle ou « donnée » et lorsque nous cessons d’essayer de les enfoncer davantage, ce n’est pas parce que nous avons atteint un terrain ferme. Nous nous arrêtons, tout simplement, parce que nous sommes convaincus qu’ils sont assez solides pour supporter l’édifice, du moins provisoirement » . Tout chercheur doit-il être un professionnel du doute ? Comment les chercheurs peuvent-ils mieux faire connaître et comprendre au grand public la réalité de leur travail ?


J’ai essayé dans mon livre « Guérir la Vieillesse » de décrire cette approche très particulière du chercheur qui doit s’appuyer sur des certitudes fragiles pour avancer. Typiquement ce que vous décrivez.


Alors que nous devons flirter avec les limites de la connaissance, nous devons garder en tête effet, que ce qui nous paraît rationnel est souvent fondé sur les données accumulées par la « science » dans un domaine de recherche et pour un problème donné, lesquelles données ne sont à l’instant T que partielles, comme la « vérité » que l’on peut en tirer.


Il faut donc imaginer que chaque modèle que l’on construit pour expliquer au mieux une situation physiologique ou pathologique étudiée n’est qu’un outil de travail souvent éphémère. Il permet de définir des « pistes » de recherche ou éventuellement d’intervention thérapeutiques. Le statut de dogme que peut acquérir une découverte avec le temps ne reflète souvent que sa robustesse avant une chute en général inéluctable. Nous devons déconstruire et reconstruire le vivant tel un architecte pour mieux le comprendre et mieux le maîtriser ; oublier dans un premier temps la façon habituelle de penser, rassurante, s’appuyant sur des certitudes que d’autres ont établies, pour explorer l’univers des possibles et chercher certains détails qui permettent de reconstituer l’histoire... et parfois d’en trouver une autre que l’on ne pouvait pas imaginer et qui finalement s’avère la plus solide…