Un traducteur ne se conçoit pas sans un esprit de résistance à la clôture de l’esprit

Entretien avec Olivier Mannoni, traducteur, écrivain et directeur pédagogique de l'Ecole de Traduction Littéraire (Asfored/CNL), réalisé par Gabrielle Halpern



Comment devient-on traducteur?


Jadis, c’était par hasard, ou plus exactement : par inclination. Quand j’ai débuté, il n’existait aucune formation, nous venions d’un peu partout, les lettres, le journalisme, les voyages, les rencontres et les amitiés jouaient souvent des rôles déterminants dans des vocations confirmées, ou non, par le talent. Aujourd’hui, il existe de nombreuses formations universitaires et post-universitaires de grande qualité. Elles peuvent aider les talents, qui sont nombreux, à maîtriser la technique indispensable.


Comment définissez-vous le traducteur, ainsi que son rôle dans la Cité?


Le traducteur, qui est plus souvent une traductrice aujourd’hui, porte des univers littéraires, intellectuels, poétiques ou politiques d’un bord à l’autre d’un fleuve linguistique et culturel. Cela ne va pas sans au moins une ouverture d’esprit tous azimuts, une volonté de passer les frontières et un respect profond de l’autre. Dès lors, son rôle est aussi politique. À chaque fois qu’une dictature s’installe quelque part, ou que le terrorisme veut frapper l’esprit, c’est du reste aux traducteurs que l’on s’en prend.


Les deux seules victimes de la fatwa lancée contre Salman Rushdie ont été ses traducteurs italien et japonais. Les traducteurs turcs ont été parmi les premiers persécutés par le régime Erdogan pour avoir passé des œuvres interdites. Un traducteur, aujourd’hui, ne se conçoit pas sans un esprit de résistance à la clôture de l’esprit. Cette ouverture est notre essence, dans sa dimension passive, notre métier, dans son acception active.


Comment expliquez-vous que les traducteurs soient si peu valorisés (leur nom est souvent tu) ou souvent l'objet d'une forme de suspicion ("traduire, c'est trahir")? Pourquoi encensons-nous les musiciens, qui, à leur manière, sont des traducteurs des compositeurs et n’admirerions-nous pas les traducteurs, qui, à leur manière, sont des interprètes de la littérature ?


Le « traducteur traître » est un cliché éculé et douteux qui suppose qu’un auteur aurait un message formé de termes simples et enchaînés par des maillons logiques primaires qu’un traducteur « loyal » aurait simplement à transposer d’une langue à l’autre. C’est parfaitement idiot. Un auteur est justement tout sauf une machine à produire des mots ; il assemble des effets, des émotions, des bouillonnements linguistiques complexes dont le total produit, ou ne produit pas, une œuvre forte et parlante. C’est cela que le traducteur doit rendre, et il peut le faire par de multiples biais. C’est cela, aujourd’hui, notre métier. Un traducteur ne traduit pas des mots, mais tous ce qu’ils charrient, y compris et surtout quand ce fret est invisible.


Pour le reste, la « valorisation » du traducteur est une affaire de combat. Nous sommes les auteurs de nos traductions et nous l’affirmons clairement. En termes de reconnaissance, d’immenses progrès ont été accomplis depuis vingt ans grâce, notamment, au travail de l’ATLF. Mais il reste encore beaucoup à faire.


L'analyse comparée des langues est fascinante et permet de comprendre beaucoup de choses sur les visions du monde différentes qu'elles charrient. Vous avez traduit Freud, Zweig, Kafka ou encore Goethe: quelle est la force de la langue allemande par rapport à la langue française? Et inversement, quelle est la force de la langue française par rapport à la langue allemande?


La vision qu’on a d’une langue dépend aussi de celui qui la pratique. Certains voient en l’allemand une langue très rigide, je pense que c’est faux. C’est une langue extrêmement polysémique, dotée d’une très grand souplesse en dépit de sa grammaire rigoureuse. Mais cela lui donne aussi la capacité de manier une sorte de flou qui a tendance à se dissoudre quand on le traduit. Quand le flou est poétique, volontaire, le travail du traducteur est d’en retrouver l’équivalent en français.


Quand il est involontaire, cela devient très compliqué : la langue française ne pardonne rien, dans ces cas-là. Mais ces deux langues se complètent, s’interpénètrent, elles jouent l’une avec l’autre et quand le traducteur est arrivé à s’en servir pour faire passer le fleuve à l’œuvre de l’auteur, il s’émerveille toujours de ce qu’elles permettent.