Les défis du changement climatique sont au cœur de notre politique industrielle


Interview de Guy Sidos, Président-Directeur Général du groupe Vicat




Vous interroger aujourd’hui sur l’avenir de votre filière béton, c’est d’abord savoir comment votre industrie va s’adapter aux différents facteurs qui influencent sa production, comment anticiper les transformations qui impactent votre secteur : préserver la biodiversité, répondre aux objectifs nationaux bas carbone, préserver la surexploitation des ressources. Les défis sont immenses !


Nos défis sont en effet colossaux !


A l’échelle des besoins mondiaux liés à l’augmentation fulgurante de la population mondiale - il est annoncé par l’ONU une augmentation de 2,5 milliards d’habitants en plus, sur la planète, d’ici 2050, augmentation conjointe à une concentration urbaine et littorale - il n’y a pas d’alternative au ciment, seul matériau accessible maintenant, partout, à bas coût.

Bien sûr, le matériau évolue et s’adapte en se fonctionnalisant et en se décarbonant. Les progrès actuels sont phénoménaux et en font l’un des matériaux du futur.

Les défis du changement climatique et de la préservation du vivant sont au cœur de notre politique industrielle, et offrent de belles opportunités de développement.


Le bâtiment est un secteur primordial pour la stratégie nationale bas carbone. La décarbonation de ce secteur est nécessaire pour que les trajectoires d’émission de GES baissent. Le groupe Vicat que vous présidez, s’est engagé depuis plusieurs années à atteindre la neutralité carbone sur sa chaîne de valeur d’ici 2050. Comment réalisez-vous chez Vicat l’optimisation environnementale de la fabrication ?


La transition vers un monde « bas carbone » est la colonne vertébrale de notre stratégie industrielle. En France, les émissions des cimentiers représentent 1,8% de l’empreinte carbone nationale. La comparaison avec la moyenne mondiale de 8% montre l’efficacité des politiques industrielles et commerciales françaises.


Au cœur de notre stratégie, ces questions concernent le cimentier à deux titres : son processus industriel et sa stratégie commerciale.


Le processus de production est émetteur de CO2 par l’énergie utilisée et par un phénomène physique propre : la décarbonation du calcaire. La question énergétique est résolue par l’utilisation d’équipements modernes et sobres ; le recours à l’électricité décarbonée et le remplacement des combustibles fossiles par la partie énergétique des déchets industriels ou urbains des métropoles que nous alimentons en ciment dans une boucle courte d’économie circulaire. Nous travaillons aussi à diminuer l’usage du principe « actif » du ciment, nommé clinker, en l’associant à d’autres produits compatibles (tels des argiles activées) sans émettre de CO2 à leur fabrication.


Le CO2 de décarbonation sera traité par des technologies de capture, puis de stockage ou de réemploi du CO2. Vicat est particulièrement actif dans la filière hydrogène, dont la production, réalisée en cimenterie à moindre coût permet de valoriser le CO2 en bio-méthanol et bio--kérosène destinés à la décarbonation maritime et aérienne.


Cette décarbonation progressive de nos process industriels nous permet de proposer des matériaux et produits bas carbone à nos clients. La demande, encore faible, devrait croître rapidement avec l’évolution des réglementations.


Les émissions de CO2 ont déjà baissé pour Vicat en France (périmètre historique) de 15 % par tonne en 2020 par rapport à 1990. Le Groupe vise la neutralité carbone en 2050 sur sa chaîne de valeur, nécessitant des technologies de rupture de Carbon Capture and Usage/Storage (CCUS) non encore validées et qui impacteront significativement le coût de production.


Entre 2020 et 2021, le nombre global de projets liés à la décarbonation de notre chaîne de valeur est ainsi passé de 53 à 68. Et le montant des investissements liés à ces projets de décarbonation a plus que doublé.





Vous êtes la première société au monde à développer le premier liant Bas carbone, permettant d’obtenir des bétons très bas carbone. Pouvez-vous nous en dire plus ?


Nous avons en effet annoncé récemment avoir mis au point un nouveau liant, spécifique à la France, permettant de conserver l’ensemble des propriétés et les usages d’un ciment traditionnel tout en bénéficiant d’un bilan carbone correspondant à un niveau d’émissions nettes inférieur à 0 kg CO2 eq/t.


Ce liant « puits de carbone » s’inscrit dans notre volonté de contribuer à réduire l’empreinte carbone de la construction. Nous avons entendu les demandes des pouvoir publics dans leur approche de la construction neuve avec les choix faits dans le cadre de la nouvelle réglementation « RE2020 », et les attentes de nos clients. Ils souhaitent des solutions qui, avec l’effet puits de carbone, permettent d’atteindre des bilans carbone plus vertueux. C’est dans cet esprit que nous avons développé ce nouveau liant.


Des démonstrateurs seront réalisés dans les tous prochains mois, au printemps 2022.


A côté des bétons bas carbone, comment allez-vous aborder l’enjeu des matériaux bio-sourcés et géo-sourcés qui suppose des investissements très importants et des filières à créer ?


Chaque matériau a sa place dans la construction, fruit de la ressource locale et des savoir faires locaux. Nous travaillons de longue date sur des solutions mixtes de matériaux, produits ou solutions constructives.


Dans notre offre de « bétons de bois » que nous aimons appeler « bioton », Biosys, un système constructif constitué de blocs de béton de chanvre, se distingue. Il abaisse le bilan carbone des constructions et y intègre des matériaux biosourcés, le tout avec des caractéristiques techniques garanties par la préfabrication et l’obtention d’un Avis Technique du CSTB, ce qui en fait un procédé constructif reconnu.


Depuis le 1er janvier, la réglementation environnementale des bâtiments neufs, appelée RE2020 s’applique aux maisons individuelles et aux logements collectifs. Elle donne la priorité à la sobriété énergétique et à la décarbonation de l’énergie en établissant « des exigences relatives à l’impact carbone du bâtiment sur son cycle de vie dès sa construction ». Une norme qui ne semble pas faire l’unanimité auprès des professionnels du secteur… Qu’en pensez-vous ?


Je tiens tout d’abord à préciser que je partage totalement les objectifs de la RE2020 qui vise à décarboner le secteur de la construction. Toutefois, comme une majorité d’industriels, je ne partage pas le choix de la méthode retenue par le gouvernement. Elle privilégie le « tout bois » au détriment des autres matériaux de construction en adoptant une nouvelle méthode de calcul de l’empreinte carbone, l’analyse du cycle de vie dynamique simplifiée. Celle-ci donne arbitrairement un avantage au bois de construction qui ne repose pas sur des données scientifiques partagées.


Je pense que la RE2020 doit encourager l’ensemble des acteurs à s’améliorer, y compris la filière bois, en investissant dans la recherche et développement, en améliorant les procédés de production pour consommer moins d’énergie et pour décarboner au maximum nos produits. Il est également de notre responsabilité de concevoir les solutions industrielles du futur en privilégiant le local, l’économie circulaire et la préservation du vivant.




La RE2020 doit intégrer une évaluation des impacts sur le changement climatique de la construction et de l’exploitation des bâtiments basés sur l’analyse du cycle de vie (ACV). L’université Gustave Eiffel avait recommandé au gouvernement une méthode mixte pour le calcul de l’indicateur de changement climatique combinant une méthode mixte, « statique » et « dynamique simplifiée ». Pouvez-vous nous expliquer ces deux méthodes de manière pédagogique, leurs conséquences et le choix finalement fait par le gouvernement ?


Alors que l’ensemble des approches internationales considère que le bois de construction n’est pas une solution de stockage de carbone pérenne, la méthode de l’ACV dynamique simplifiée retenue par le gouvernement vient maximiser le stockage de carbone dans le bois à court terme en négligeant la problématique future de la réémission du carbone dans l’atmosphère.


Nous parlons donc d’émission non comptabilisées de l’ordre de de 5 millions de tonnes de CO2. Des conséquences auxquelles les générations futures devront faire face.

Par ailleurs, favoriser le stockage du carbone à court terme dans les bâtiments en abattant massivement du bois, va conduire à court terme à une érosion de la capacité de nos forêts en tant que puits de carbone et de refuge de la biodiversité. Rappelons d’ailleurs que même si les arbres viennent de l’étranger, la problématique du carbone est globale.


En parallèle, cette méthode de calcul va mettre en péril des filières de production de matériaux durables, locales, recyclables, génératrices d’emplois et fortement engagées dans une trajectoire de décarbonation.


Vous êtes au cœur de la révolution urbaine dans le cadre de la fabrication et de l’évolution des matériaux. Aussi n’est-il pas temps de rassembler autour de vous, tous ceux qui « fabriquent » la ville de demain, architectes, urbanistes, maîtres d’œuvre, citoyens… et démontrer ainsi qu’il n’y aura pas de transformation sans innovation industrielle ?


Je crois beaucoup aux modèles de développement transversaux où, pour régler un problème, des sociétés s’allient en apportant chacune son savoir-faire. Je suis persuadé qu’il ne peut y avoir de transition écologique réussie en solo…


Les défis du changement climatique auxquels nous sommes confrontés imposent naturellement une approche transversale globale. Aucun des acteurs impliqués dans la conception et la construction des villes de demain n’a à lui seul la solution. Je suis volontariste sur ce thème. C’est la raison pour laquelle le groupe Vicat s’est impliqué et continuera à le faire dans les lieux et les organisations qui privilégient une approche collaborative orientée vers l’innovation, entre différents acteurs, qu’ils soient publics ou privés. Chacun a un rôle à jouer.


J’ajoute que nous avons plus que jamais besoin de notre jeunesse pour qu’elle s’implique sur ces sujets. J’ai été frappé par la mobilisation des étudiants dans les débats portés par le Shift Project dont nous sommes membre. Je les encourage, dès que j’en ai l’occasion, à rejoindre nos groupes industriels pour nous accompagner dans les changements industriels majeurs qui sont en cours. Les jeunes ont en eux un potentiel d’innovation et une capacité d’engagement incroyables. Ils sont concernés au premier chef par le monde qui arrive.


L’économie de demain pourra émerger grâce à l’innovation industrielle et grâce à la jeunesse.