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« La logistique : témoin de la désindustrialisation ou moteur de la réindustrialisation ? » 

Entretien avec Charles Fournier, député d’Indre-et-Loire (EELV)





Vous êtes, avec la députée de la Charente Sandra MARSAUD (Renaissance), corapporteur d’une mission d’information consacrée aux incidences du déploiement des grands entrepôts logistiques. Quelle est la genèse de cette mission ? 


Les rapports d’information réunissent presque systématiquement un député de la majorité et l’un de l’opposition autour d’une thématique proposée par l’un d’entre eux. Il se trouve que je portais le sujet de la logistique dès mon arrivée à l’Assemblée. J’ai longtemps été seul à le défendre avant que la loi relative à l’industrie verte convainque mes collègues de s’y intéresser, au regard de son importance pour la réindustrialisation du pays.  


Pourquoi étiez-vous sensible aux enjeux liés au développement de la logistique avant d’autres ?


Je suis élu de la région Centre-Val de Loire. Elle est l’une de ces grandes régions rurales où le foncier est considéré, trop rapidement, comme disponible. J’ai ainsi été le témoin de l’apparition d’entrepôts XXL comme celui de Mer, dans le Loir-et-Cher, qui s’étendent sur plus de 40.000 m2. 


Or, est-ce acceptable que la rareté du foncier disponible continue de nourrir une logique de spéculation financière plutôt que la réindustrialisation du pays ? Plutôt que le logement des Français ? Non, évidemment.


Surtout, j’ai eu l’occasion d’échanger avec les riverains de ces entrepôts. Cela m’a alerté. Beaucoup d’entre eux ont l’impression de subir l’installation des zones logistiques. Pourquoi ? Car il n’existe aucun lien direct entre la présence de celles-ci et la vie des territoires. Dès lors, il est naturel que les Français ruraux se considèrent davantage comme des témoins de la mondialisation que du réarmement industriel des territoires. Si la logistique ne se pense pas avec les territoires, elle nourrira, comme elle le fait déjà, le sentiment que les campagnes sont au service des villes. La raison d’être de ce rapport, c’est précisément l’encadrement d’un mode de développement conflictuel de la logistique.


Ce rapport d’information assume un parti pris, celui de ceux qui sont convaincus qu’il n’est pas de mouvement inéluctable et que la politique a encore une mission à poursuivre. Il est de notre responsabilité de réguler, de gouverner autant que possible par les besoins plutôt que par l’offre. Or, la logistique est, en l’état, un avatar de la logique de l’offre. 


Cela est d’autant plus pressant que la logistique est un secteur en plein essor qui représente désormais plus de 200 milliards d’euros en France (2019), soit près de 10% du PIB national. Qu’est-ce que cela dit des mutations de notre économie ?  


À l’échelle nationale, la croissance soutenue de la logistique est d’abord le témoignage de la désindustrialisation du pays. La logistique sert avant tout à acheminer des produits fabriqués à l’étranger aux consommateurs français. En cela, le dynamisme de la filière illustre les aberrations de la mondialisation. Lorsqu’un produit, parce qu’il transite par la Pologne, coûte moins cher qu’un produit fabriqué à 30 kilomètres de son lieu de consommation, ce n’est pas une logique rationnelle mais purement économique. La stratégie logistique est devenue un élément de valeur ajoutée en soi, un moyen d’optimisation fiscale et économique. C’est absurde aussi bien d’un point de vue environnemental que social. 


À l’échelle des territoires, l’essor de la logistique traduit la désertification rurale. Ce processus se matérialise par la disparition de petits commerces si bien qu’il est désormais impossible d’acheter certains produits à proximité de chez soi. Conséquemment, la demande en livraison augmente et, avec elle, l’activité logistique. D’ailleurs, la croissance de la logistique illustre aussi l’évolution de nos modes de consommation sous les effets de la livraison à domicile et du quick commerce.


Vous souhaitez encadrer le déploiement des grands entrepôts logistiques sur le territoire, notamment au regard de l’impératif écologique. Toutefois, dans le même temps, les économistes s’accordent sur l’impossibilité de toute réindustrialisation verte sans logistique. Comment concilier ces deux exigences ? 


Je suis un fervent défenseur de la réindustrialisation. J’en ai une certaine vision – collaborative, coopérative, durable – mais je suis de ceux qui la prônent. C’est pourquoi je souhaite privilégier le déploiement d’entrepôts logistiques qui servent des projets de réindustrialisation, plutôt que celui d’entrepôts qui renforcent la désindustrialisation que nous avons connue. 


Par ailleurs, si le rapport d’information souligne l’importance d’une planification en matière de réindustrialisation et de logistique, c’est pour y inclure une dimension territoriale. Devons-nous nous résigner à voir nos territoires se spécialiser à outrance, certains dans des activités logistiques et d’autres dans des activités productives ? Ce n’est pas l’idée que je me fais d’un développement harmonieux de nos territoires.  


Ensuite, la mission recommande également de mettre fin à l’incohérence des normes actuelles. Les normes, ce doit d’abord être des outils au service de nos objectifs. Nous avons des objectifs, nous devons avoir des normes. Seulement il nous faut une cohérence entre elles. C’est pourquoi, à mon sens, il y a davantage un besoin de débureaucratisation que de dénormalisation. On comprend d’autant mieux cela que l’on sait que les normes sont également des protections, aussi bien pour les travailleurs des entrepôts qui connaissent des conditions de travail particulièrement difficiles que pour l’environnement.


La mission d’information met en exergue le manque d’intégration des grands entrepôts dans les réseaux existants des territoires, à l’instar des réseaux de transport collectif. Comment inscrire ces sites au sein d’une véritable politique d’aménagement du territoire ? 


Vous l’aurez compris, je suis un partisan de la planification. C’est d’ailleurs ce que veulent les élus locaux eux-mêmes ! J’en tiens pour preuve le témoignage d’un maire qui me disait que l’édification d’un entrepôt sur sa commune s’était pensée sans lien avec les modes de transport collectif, ni avec les logements à proximité. Certains élus locaux pensent la logistique comme une autre activité économique, sans prendre la mesure des conséquences en matière de trafic routier, de pollution environnementale et sonore, de vie du territoire. 


Avez-vous une conviction sur l’avenir, profondément ancrée en vous, que les autres considèrent pourtant comme insensée ?


Je sais que la désespérance, le ressentiment, le vote d’extrême droite comme l’abstention se nourrissent de deux réalités tangibles : la disparition des services publics et la désindustrialisation. Cependant, j’ai aussi l’intime conviction qu’on se relève là où on est tombé la première fois. Je suis absolument convaincu que c’est en se réattaquant aux services publics et à l’industrie qu’on embarquera les gens dans un nouvelle vision d’avenir.


Peut-être ne suis-je pas seul à avoir cette conviction et je m’en réjouis. Seulement, je suis régulièrement esseulé lorsqu’il s’agit de la mettre en pratique. Par exemple, beaucoup souhaitent une planification industrielle descendante, de Paris aux territoires. Je défends, à l’inverse, une planification ascendante, des territoires à Paris, à l’instar des COP territoriales que j’ai initiées. 

 

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