La forêt est une belle métaphore de la vie

Entretien avec le Docteur Francis Martin, Microbiologiste et génomicien, Directeur de recherche à l’INRAE de Nancy et auteur de « Les arbres aussi font la guerre », HumenSciences 2021




Interview réalisée par Gabrielle Halpern


L'histoire des idées regorgent de tentatives de définitions de l'être humain par rapport aux autres animaux, - Aristote disait que "l'homme est un animal politique", tandis que Marcel Mauss disait que "l'homme est un animal cuisinier" ! A part Pascal qui définissait l'être humain comme un "roseau pensant", il n'y a pas eu beaucoup de parallèles entre l'être humain et le végétal... Sommes-nous pourtant si différents des arbres ? Qu'avons-nous de commun avec eux ?


Les arbres sont des altérités, des vivants fondamentalement différents des êtres humains. Immobiles, ancrés dans sol, connectant les ténèbres telluriques aux cieux lumineux, les arbres sont capables de photosynthèse. Leurs feuilles transforment le gaz carbonique de l’air et l’eau provenant du sol en matière organique primordiale : les sucres et l’oxygène, combustibles de la vie. Nous, humains, sommes bien incapables de maîtriser cette alchimie moléculaire. Autre propriété unique aux arbres : le bois ; ce biomatériau d’une extraordinaire résistance compose le tronc – pilier érigé vers le soleil supportant le houppier avide de lumière. Enfin, les arbres sont des organismes longévifs capables de vivre pendant des millénaires. Au-delà de ces différences fondamentales, nos cellules partagent de multiples processus biochimiques, physiologiques et génétiques avec les arbres – souvenirs de nos ancêtres communs.


Votre livre "Les arbres aussi font la guerre" (HumenSciences, 2021) est un passionnant voyage au cœur des forêts et un puissant plaidoyer pour leur préservation. En quoi la vie de l'homme est-elle inextricablement liée à celle des forêts ?


La forêt est notre mère. Notre lignée trouve son origine dans les arbres. Nous sommes les descendants de primates arboricoles. Pendant près de deux millions d’années, nos ancêtres ont parcouru la canopée de la sylve primale. D’ailleurs, notre main préhensile est l’héritage de cette lointaine époque où nous nous déplacions d’arbre en arbre. Ensuite, la forêt a continué à abriter et nourrir les premiers humains, chasseurs-cueilleurs, dans leurs pérégrinations continentales. C’est au cours de la Révolution Néolithique – il y a 10 000 ans – que les premiers agriculteurs et éleveurs brisent notre alliance ancestrale avec la forêt. Prédateurs cupides, ils commencent à détruire inexorablement les grandes forêts primaires qui couvraient alors notre planète. Les forêts primaires de ces temps anciens n’existent quasiment plus. La sédentarisation et l'adoption de l’agriculture constitue alors une mutation décisive du comportement humain. La sylve devient un lieu sauvage, peuplé d’esprits maléfiques, qu’il faut raser pour laisser la place aux troupeaux et aux cultures. La déforestation n’a pas cessé depuis sauf dans quelques pays européens dont la politique de gestion forestière favorise désormais la reconquête par les arbres. Pourtant, le souvenir des grandes forêts mythiques sommeille encore dans les circonvolutions de notre mémoire collective. Les forêts sculptent nos paysages, nous respirons grâce aux émanations s’échappant de leurs innombrables fédérations de feuilles, leur présence tutélaire nous apporte calme et sérénité. Le nom du monde est forêt.



L'être humain est un animal prétentieux, qui a du mal à apprendre de la Nature, alors qu'elle est si riche d'enseignements. Qu'est-ce que les arbres ont-ils à nous apprendre ? Le collectif que constituent les arbres pourrait-il être une source d'inspiration pour nous, êtres humains ?


Les arbres ont toujours été généreux. Ils capturent le CO2 et libère de l’oxygène, ils piègent l’excès de carbone dans le bois et les sols, ils nous protègent de leur ombre, ils filtrent les eaux, ils favorisent les pluies et empêchent l’érosion des sols. Pour la faune et la flore sauvages, les arbres sont un refuge. Pour le citadin sensible, la forêt est un havre de paix et de rêves, un catalyseur de notre imaginaire. La forêt est une formidable communauté d’arbres. Ces derniers se perçoivent les uns les autres, orientent leurs feuilles pour ne point se gêner. Leurs racines tressent des alliances avec les champignons souterrains formant ainsi de formidables réseaux sociaux à l’intelligence distribuée. Depuis plus de 300 millions d’années, les différentes espèces d’arbres et leurs cortèges d’êtres vivants forment une communauté sylvicole animée par des interactions complexes où coopération et compétition s’équilibrent. Nous devrions nous en inspirer.


Dans son livre "De l'âme", Aristote attribuait aux vivants plusieurs types d'âme : aux végétaux, l'âme végétative ; aux animaux, l'âme végétative et l'âme sensitive ; à l'être humain, l'âme végétative, l'âme sensitive et l'âme intellectuelle... Eu égard à votre expérience et à votre connaissance de la forêt, que dire aujourd'hui d'une telle classification ?


Aujourd’hui, notre vision des arbres a considérablement progressé et les scientifiques ont amplement démontré que les plantes étaient des êtres sensibles. Ils méritent un statut aussi noble que celui des animaux. Les arbres perçoivent leur environnement et s’y adaptent par leurs mouvements. Ils communiquent, ils s’échangent des signaux chimiques. Ainsi, ils ajustent en permanence leur croissance et leur posture en réaction à un ensemble de stimuli environnementaux : lumière, gravité, vent, sécheresse ou niveau de nourriture. Bien entendu, les arbres, comme toutes les plantes, sont dépourvus de nerfs, de neurones et de système nerveux central. Toutefois, ils déploient un système circulatoire qui irrigue tous leurs organes – un gigantesque réseau transportant la multitude de signaux informationnels nécessaire à la perception du monde. Si l’on considère que l’intelligence est l’aptitude à s’adapter à une situation, à choisir des moyens d’action en fonction des circonstances, alors les plantes sont douées d’intelligence. Cette dernière est toutefois très différente de l’intelligence cognitive humaine. Les plantes ont emprunté une autre voie évolutive que les animaux, mais cette forme de vie est remarquablement adaptée à notre planète. N’oublions jamais que ce sont les plantes qui ont « terraformée » notre planète.


En quoi la forêt est-elle un microcosme, un miroir, une métaphore de la vie, en général ?


J’aime à dire que la forêt est une belle métaphore de la vie. Coopération et compétition, vie et mort agitent la communauté de vivants qui s’y épanouissent. Les minuscules glands, ancrés dans le sol, donnent naissance à une armée de formidables géants capables de transmuter la lumière du soleil. Leurs sécrétions – sucres et oxygène – nourrissent une myriade de Lilliputiens microscopiques, mais aussi des hordes d’animaux. Les arbres sont de grands dieux pourvoyeurs de vie. Au terme de leur vie séculaire, ils s’effondrent et leurs immenses corps affalés alimentent alors une myriade de champignons et insectes décomposeurs qui transforment leur tronc, leurs branches et leurs feuilles en riches nutriments assurant ainsi la fertilité des sols forestiers – c’est le grand cycle de la vie et de la mort.