Pensées et conscience ne sont plus l’apanage de l’Homme


Entretien avec Jessica Serra, éthologue, auteur de « La Bête en nous » et directrice de collection chez HumenSciences
Interview réalisée par Gabrielle Halpern


Votre livre « La bête en nous » est extraordinairement agréable à lire et se dévore comme un roman. Qu’est-ce qui vous fascine dans l’animal ?


A peu près tout ! Les mille facettes de leur intelligence, leurs mœurs, leur vie émotionnelle, leurs extraordinaires compétences et bien sûr, leur ressemblance avec l’Homme sont autant de sujets qui me fascinent. Pulvérisant le mythe de l’animal-machine, les éthologues ne cessent de déconstruire les frontières érigées entre Sapiens et les non-humains, et balaient d’un revers de manche les fausses croyances. A travers leurs découvertes, c’est un monde nouveau qui se dévoile, dans lequel chaque bête mène son existence propre et se représente le monde à sa manière, un monde où pensées et conscience ne sont plus l’apanage de l’Homme.


« L’homme est un animal politique » (Aristote), « L’homme est un animal cuisinier » (Marcel Mauss)… L’être humain a-t-il toujours eu besoin de chercher ce qui le distingue des autres animaux ?


Non ça n’a (heureusement !) pas toujours été le cas. Aujourd’hui en Occident, l’humanité ne prend corps que par opposition à l’animalité, comme si, pour se donner de l’importance, il lui fallait se différencier de la « masse bestiale », un fourre-tout dans lequel se noient indistinctement insectes, arachnides, reptiles, poissons, oiseaux et mammifères.


Cet arrachement à la condition animale prit racine il y a des millénaires, lorsque nos ancêtres ressentirent le besoin de s’identifier à leurs dieux. La sacralité qui jadis habitait les bêtes et la Nature se concentra alors dans le divin et l’Homme. Cette polarisation créa l’illusion d’être infiniment plus important aux yeux du Créateur que les autres créatures, tout en conjurant nombre d’angoisses existentielles. Pour tendre vers le céleste, il fallut s’éloigner des instincts et des pulsions, au point de rejeter « la bête en nous ». Se cacher pour s’adonner aux plaisirs de la chair, exécrer nos sécrétions corporelles, s’épancher sur nos différences avec l’animal (plutôt que nos ressemblances), inhumer nos cadavres pour les soustraire à l’appétit des charognards : Sapiens mit en place un arsenal de techniques pour se persuader qu’au crépuscule de sa vie, il ne finirait pas, tel une bête, comme un vulgaire sac d’os. Au point de considérer comme une insulte, malgré le faisceau de preuves, l’assertion selon laquelle nous sommes toujours des singes.


Cette manière de penser l’humanité par opposition aux bêtes n’a pas toujours prédominé. Pendant la Préhistoire, les croyances animistes de nos ancêtres inscrivaient l’Homme dans le fleuve du vivant : il était la pièce d’un grand puzzle et non celui pour qui le puzzle avait été créé ! A cette époque, les animaux suscitaient la fascination et appartenaient à la vie spirituelle, comme en témoignent les émouvantes peintures pariétales des grottes ornées. Lorsque Sapiens se livra à des représentations abstraites sur les roches ou les parois des grottes, cet artiste qui aurait pu représenter le Soleil, la Lune, les arbres ou les fleurs choisit de ne reproduire que des bêtes, sinon des mains d’Hommes dessinées au pochoir, ou des lignes et des points : la sacralité est alors inhérente au monde.


Plus tard, en Égypte Antique, l’adoration des animaux est portée à son extrême : les Dieux sont représentés sous forme animale ou sous forme d’hybrides homme-animal. Les Égyptiens momifient les bêtes par millions, depuis le scarabée jusqu’au lion, en passant par la perche du Nil, pour les accompagner dans leur voyage après la mort.


En Grèce Antique, l’Homme éprouve le besoin de s’identifier au divin. Les douze dieux de l’Olympe ne présentent plus aucune caractéristique zoomorphe. Ce sont des êtres d’apparence humaine auxquels on prête pouvoirs magiques et immortalité. L’on comprend combien ces nouvelles croyances vont impacter le traitement réservé aux animaux dans la vie réelle. Désormais, pour « être » humain, il faut se différencier de la bête. Les religions monothéistes reprendront nombre de ces idées, puisant dans la distinction homme-animal l’essence de l’humanité. La nature et les bêtes ne sont que des puits dans lesquels se servir.





Comme vous l’expliquez dans votre livre « La bête en nous », l’humanité, telle qu’elle existe aujourd’hui, est le fruit d’hybridations… Pourriez-vous nous en dire davantage ?


Nous avons tendance à penser l’humain comme un être fini et abouti. Or comme je l’explique dans mon ouvrage, l’être humain d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier ni celui de demain. Son génome est en constante transformation. L’Homme moderne n’est pas la fin d’un processus évolutif, il continue, comme tous les animaux, d’être assujetti aux lois de l’évolution. Nos enfants eux-mêmes sont porteurs de mutations génétiques et constituent une nouvelle version de l’être humain, ce qui fait de l’humanité un concept relatif ! Et ce n’est pas tout. L’Homme moderne ne descend pas d’une lignée nette qui débuterait d’un ancêtre commun avec les autres primates pour arriver à lui ; il provient de toute une lignée de singes et de croisements multiples. D’un point de vue ontologique, l’humanité est plurielle.


Quant à nos ancêtres, nous avons parfois bien du mal à nous accorder sur la date d’apparition des « vrais Hommes ». Est-ce ce moment clé de changement de représentation du monde, lorsque certains primates ont commencé à penser de manière abstraite ? Ou plutôt lorsqu’ils commencèrent à enterrer leurs morts ? A utiliser des outils ? A maîtriser le feu ? Ou lorsqu’ils se mirent à parler ? L’on comprend que l’Homme s’est construit par étapes, comme Montaigne le soulignait déjà dans ses Essais : « Nous échelonnons ainsi de degré en degré. Et advient de là que le plus haut monté a souvent plus d'honneur que de mérite. Car il n'est monté que d'un grain sur les épaules du pénultième ».


Et puis, il y a 40 000 ans, nos prédécesseurs partageaient la Terre avec d’autres espèces d’« êtres humains » : des Néandertaliens, des Dénisoviens, des hommes de Florès et probablement bien d’autres espèces d’Hommes. Ces hominidés n’étaient pas une version ratée de l’humanité, mais des êtres plus raffinés qu’on ne l’imaginait, bien éloignés de l’image de la bête mi-singe mi-homme que l’on s’en faisait. Et Sapiens ne fit pas que partager la Terre avec eux, mais s’accoupla à de nombreuses reprises avec ces espèces, au point qu’aujourd’hui, malgré leur disparition, nous portons en nous 4 % des gènes de Néandertal et 1% des gènes de Dénisova.


Pourquoi les figures hybrides mi-humaine mi-animale ont-elles commencé à nous poser problème ?


C’est seulement en Grèce Antique que les hybrides homme-animal se transforment en monstres. Alors qu’Apis, au corps d’homme mais à la tête de taureau, incarnait le dieu créateur pour les Égyptiens, pour les Grecs, le Minotaure est un être se nourrissant de chair humaine, aux pulsions incontrôlables, qu’il faut enfermer dans un labyrinthe. Les hybrides rappellent aux Grecs qu’à tout moment, ils peuvent basculer vers l’instinct. Les religions monothéistes vont enfoncer le clou, en opposant jusqu’à la chair et l’esprit. Aujourd’hui, le cardinal écossais Keith O’Brien dénonce la recherche sur les chimères « humain-animal » comme une monstrueuse attaque contre les droits de l’homme, la dignité et la vie humaine. La seule idée de mixer nos gènes à ceux des animaux dérange la plupart d’entre nous : elle transgresse le mur fictif que nous avons érigé et incarne la résurgence de notre animalité.


L’un des plus grands intellectuels du XXe siècle, Elias Canetti, écrivait : « Les animaux, que trouveraient-ils à louer en nous ? »… Que lui répondriez-vous ?


Probablement pas notre arrogance ! Ni notre aptitude à la violence et à la destruction. Et certainement pas nos angoisses existentielles ! Mais je discute dans mon ouvrage de ce qui constitua une particularité de Sapiens : sa capacité à projeter, plus qu’aucun autre avant lui, ses pensées dans le domaine de la fiction. C’est probablement grâce à une conscientisation à l’extrême de la mort qu’apparut la nécessité d’expliquer sa propre finitude, laquelle s’exorcisa par une nouvelle connectique neuronale : celle de la croyance mystique. Cette étape ouvrit la porte d’un univers des possibles, car en transportant ses pensées au-delà du réel, Sapiens fut capable d’innover comme jamais aucun animal avant lui. c’est donc cela qu’ils loueraient en nous : notre extraordinaire capacité à voyager dans le domaine de l’imaginaire, faisant de nous les animaux les plus métaphysiques de la Terre !