L’intégration des personnes en situation de handicap reste un véritable enjeu de société

Interview de Sylvain Denoncin - Directeur Général Okeenea - www.okeenea.com

1) L’intégration des personnes en situation de handicap reste un véritable enjeu de société ; les nouvelles technologies ont contribué à révolutionner ce que signifie, aujourd’hui, vivre en situation de handicap. Comment le Groupe que vous représentez participe à cette évolution ?


Améliorer l’autonomie des personnes handicapées pour favoriser leur intégration est le cœur de notre mission d’entreprise. Nous vivons une révolution technologique majeure qui ouvre un champ de possibilités infini : la révolution numérique. En tant que leader sur le marché de l’accessibilité, nous nous faisons forts d’innover et donc bien évidemment de mettre à profit les nouvelles technologies pour créer un monde plus inclusif.

A titre d’exemples :

  • Nous avons remporté un appel à projet innovant pour la ville de New York avec un feu sonore connecté et intelligent

  • En 2019, nous avons d’ailleurs créé Okeenea Digital, une start up, spin off du groupe dont la solution est une application de guidage pour les personnes en situation de handicap.

Cela dit, pour nous les nouvelles technologies sont et resteront un moyen de répondre à des besoins, à des usages. Si nous avons imaginé une application de guidage c’est notamment parce que 80% des personnes déficientes visuelles utilisent un smartphone !

2) Le handicap est souvent, - on l’oublie souvent -, à l’origine d’innovations qui ont aujourd’hui rejoint notre quotidien. Le SMS par exemple a été créé par des Finlandais qui voulaient aider des personnes malentendantes à communiquer. Le handicap est-il une source d’innovation pour l’industrie ?


J’en suis persuadé ! Les innovations pour le handicap sont indispensables aux 15% des personnes handicapées dans le monde, sont importantes pour 40% de la population empêchée et utiles à tous. Nous innovons à partir du concept de design universel qui permet à travers la prise en compte des besoins spécifiques de fournir un service utile au plus grand nombre.

Quand nous concevons une solution, nous la pensons “scalable” dès le début pour pouvoir répondre à toutes les demandes de la part de nos clients. Nous avons développé une approche industrielle. Cette démarche nous permet d'optimiser la fiabilité de nos solutions et leur coût afin de les rendre disponibles le plus largement possible.

3) Les nouvelles technologies peuvent être un vrai bénéfice pour l’autonomie de ceux qui vivent avec un handicap. Mais elles peuvent aussi être un vrai frein à l’accessibilité et à l’égalité des possibilités. Qu’en pensez-vous ?


Les nouvelles technologies sont un frein si elles sont considérées comme des fins et non comme un moyen ce qui est malheureusement très souvent le cas. L’enjeu est clair : intégrer les besoins spécifiques dès le début de projets architecturaux ou digitaux permet d’éviter un risque d’accroissement des inégalités.


En mettant les usagers “empêchés” au cœur de notre stratégie d’innovation, nous prenons en compte les usages réels de chacun. Les nouvelles technologies sont alors un vecteur d’égalité et de liberté ! L’objectif est de laisser le choix aux usagers entre une aide humaine et une solution digitale qui permet l’autonomie. Les deux sont très complémentaires.

4) Compte tenu de la multiplicité des situations d’usage de la ville, de la diversité des incapacités physiques et mentales, temporaires, permanentes, de la variabilité des besoins des citoyens… Pensez-vous que le concept de « ville accessible » soit pertinent ?


Plus qu’une ville accessible, je défendrai plus le concept de ville pour tous où les citoyens seraient libres et égaux quant à l’accès aux bâtiments et aux services. Chaque handicap est certes unique mais nous assistons à la phygitalisation des solutions. La phygitalisation est la rencontre, l’hybridation, entre les équipements physiques qui sont les mêmes pour tous et le digital qui propose une réponse personnalisée. C’est ce vers quoi tend l’intelligence artificielle : notre smartphone et tous nos autres objets connectés du quotidien vont s’adapter à nos besoins, nos différences et nos spécificités. En fait, ce sont nos propres expériences, qui nous sommes intrinsèquement, qui vont déterminer ce que le digital doit nous apporter quant à nos déplacements. Chaque handicap est unique, la réponse qui sera apportée sera donc personnalisée pour répondre au mieux aux besoins.


Par exemple, une personne déficiente visuelle va utiliser les balises sonores pour trouver l’entrée, les bandes d’éveil de vigilance pour éviter un danger… Si elle couple ces équipements avec une application de guidage, elle pourra se déplacer en toute autonomie et en sécurité.


La responsabilité des décideurs publics et privés de concevoir un environnement qui s’adapte aux besoins de chacun ; nous devons en terminer avec une époque issue de la Loi de 1975 qui imposait à chacun de s’adapter au système !

5) Plutôt que de penser l’accessibilité universelle, ne doit-on pas aller vers du « sur-mesure », en matière de politique d’aménagement ou de logement ? A contrario, le positionnement des politiques publiques en matière de handicap ne compromet-elle pas le vivre ensemble ?


L’accessibilité universelle représente avant tout des valeurs, une mentalité à adopter. Que nous soyons gestionnaire d’un réseau de transport, d’un établissement ou bien simple citoyen, nous sommes tous concernés. Penser l’accessibilité universelle c’est insister sur le fait que tout doit être accessible à tout le monde, quelles que soient ses capacités. En gardant cela en tête, il deviendra alors plus naturel de prendre en compte les besoins de chacun dès le départ. Et donc de développer des solutions pour tous.


On ne peut pas opposer l’aspect réglementaire et la partie sur-mesure, pour moi ils sont complémentaires.


La loi de février 2005 est le principal texte sur les droits des personnes en situation de handicap et notamment celui de l’accès aux établissements recevant du public et à ses services. De nombreux décrets, arrêtés et normes ont vu le jour ensuite pour encadrer sa mise en œuvre et définir un socle minimal commun. Comme toutes les lois, nous sommes sur un consensus, c’est ce qui a donné naissance à l’accessibilité réglementaire qui répond aux normes avant de répondre à l’”usage” c'est-à-dire de quoi les usagers ont besoin dans chaque cas précis.


Les politiques publiques en matière de handicap ne compromettent pas le vivre ensemble, mais elles ne le garantissent pas non plus - elles assurent a minima l’accueil de tous les publics empêchés. Ce qui est problématique c’est de s’arrêter en si bon chemin. Il faut penser usager, comprendre comment vos visiteurs vont “vivre” votre site et adapter les équipements et très souvent les compléter par d’autres solutions non réglementaires mais tellement efficaces. Le vivre ensemble prend tout son sens car chacun est libre dans sa mobilité et son accès aux services proposés.


6) La philosophe Gabrielle Halpern, dont les travaux de recherche portent en particulier sur l’hybridation, a récemment publié une tribune dans le Huffington Post (https://www.huffingtonpost.fr/entry/ne-dites-plus-inclusion-quand-vous-parlez-de-handicap_fr_609e8f4ae4b0daf2b5a0cf8f) où elle apporte une critique du terme « inclusion » et propose à la place l’idée d’hybridation. Comment votre Groupe pourrait-il aller au-delà de l’inclusion et participer à l’hybridation que Gabrielle Halpern appelle de ses vœux ?


Nous parlons en effet beaucoup d’inclusion dans nos discours et nous avons été marqués par la réflexion de Gabrielle Halpern. Bien entendu, pour nous, il ne s’agit pas d’”autoriser” les personnes handicapées à faire partie de la société, comme s’il appartenait aux “valides” de décider qui peut être inclus ou non, mais bien de prendre en compte les besoins de tout le monde pour créer une société qui nous ressemble véritablement et dans laquelle tout le monde se sent bien.


En réfléchissant bien, nous sommes déjà des acteurs de cette hybridation ne serait-ce qu’au sein de notre entreprise à travers notre politique RH. L’exemple du recrutement vous parlera plus : nous recevons toutes les personnes à compétences égales. Nous nous sommes lancés dans le recrutement sans CV d’ailleurs. L’entreprise compte 16% de personnes en situation de handicap et nous l’oublions souvent car elles font partie intégrante des équipes, elles partagent la même vision, les mêmes envies et doivent répondre aux mêmes objectifs. Le vivre ensemble modifie notre vision, notre approche de manière on ne peut plus naturelle. Nous nous adaptons et grandissons aux côtés des uns et des autres.


En dehors de l’entreprise, nous nous évertuons à évangéliser les gens sur le fait que bon nombre de situations de handicap seraient gommées si les environnements étaient pensés différemment. Cela passe par des conférences, nos blogs, …


La large utilisation actuelle du terme inclusion présente un réel intérêt en matière de communication. Il revoit une image simple et claire qui vient en opposition au terme “exclusion” utilisé largement depuis une vingtaine d’années et qui correspond à une réalité sociale. Donc incluons et hybridons tous ensemble !