Exister, c’est changer



Interview d’Emmanuel Kessler, Normalien en philosophie, journaliste, ancien Président de la chaîne parlementaire Public Sénat, auteur de « Bergson – Notre contemporain » (Editions de l’Observatoire)


Interview réalisée par Gabrielle Halpern




Vous venez de publier un ouvrage consacré au philosophe Henri Bergson (1859-1941), que vous avez intitulé « Bergson – Notre contemporain » (Editions de l’Observatoire). Pourquoi avoir écrit - précisément aujourd’hui - ce livre sur Henri Bergson ? En quoi ce philosophe est-il « notre contemporain » ?


Dans un court texte époustouflant de virtuosité, d’intelligence et de style, « Le Possible et le réel », Bergson décrypte « la création continue d’imprévisible nouveauté » qui se poursuit continûment dans le monde. Il est pour moi LE penseur de l’imprévisible. Il nous aide à comprendre pourquoi, malgré les progrès de la science, malgré le numérique et l’intelligence artificielle, censés tout anticiper, répondre à toutes les situations, nous nous sommes laissés totalement surprendre, par une pandémie mondiale que personne n’avait vu venir, ou encore par une guerre en Europe que personne n’avait vu revenir. Il est aussi notre contemporain, parce qu’il est le premier à avoir mis en avant la tension qui gît au cœur de toute société entre la clôture, la fermeture sur son groupe et sa communauté, et l’ouverture, c’est-à-dire la considération, l’accueil de l’homme en tant qu’homme au-delà de toute identité particulière. Enfin, il a décrit avec lucidité et même prémonition les menaces qui pèsent aujourd’hui sur nous : celle de la destruction de l’humanité par la bombe nucléaire, comme celle de sa disparition par la surexploitation de la nature.


Notre société semble vouloir à tout prix le changement… sans accepter elle-même de changer ! Pourquoi avons-nous tellement peur de la nouveauté ? Qu’est-ce que Bergson a à nous dire à ce sujet ?


La tradition philosophique consiste en général à rechercher la vérité dans une sorte de permanence, dans ce qui demeure au milieu ou au-delà de ce qui change. Il me semble que la révolution qu’introduit Bergson – ce que j’appelle dans mon livre le « chamboule-tout » philosophique – consiste à considérer que le changement est l’essence même de la réalité, qu’il faut s’installer en lui pour le comprendre, le saisir par une forme d’intuition, et le créer soi-même par l’action. C’est ce qu’il valorise en introduisant la notion de durée, comme étant une nouvelle conception d’un temps qui sans cesse modifie les choses et les êtres. Durer, ce n’est pas rester à l’identique, comme le pense le sens commun, c’est changer. Exister, c’est changer. Mais nous sommes naturellement enclins à préférer la stabilité, qui nous offre des repères pour agir. Nous vivons en effet dans cette contradiction. L’intelligence, comme la science, préfère prendre des vues stables sur le réel, mais la vérité du monde est un perpétuel changement et – c’est ce qui fait l’attrait de ce changement – une perpétuelle création. Dans L’Évolution créatrice, Bergson nous livre une magnifique définition du temps : « Le temps est invention ou il n’est rien du tout ».


La crise sanitaire a constitué un surgissement de l’imprévisible dans nos vies, tandis que nous faisons tout, depuis de nombreuses années, - notamment par le développement des nouvelles technologies - pour tout rendre prévisible autour de nous. Comment Bergson peut-il nous réconcilier avec l’imprévisible ?


L’imprévisible, c’est la marque du temps, donc de la vie. S’il n’y a pas d’imprévisible, c’est la mort qui triomphe. Voilà pourquoi Bergson a dit un jour – mais il faut être prudent avec cette formule, car il ne l’a pas retenue à l’écrit - : « la science s’occupe du cadavre, la philosophie de la vie ». Quand tout devient prévisible – et c’est ce que voudraient la science et la technologie – le réel s’appauvrit, comme un amour qui tombe dans la routine. Nous avons besoin de la surprise, c’est le sel de la vie. Alors bien sûr, l’imprévisible ne nous apporte pas que des bonnes surprises. Bergson n’ignore rien du mal et des tragédies de l’Histoire. Il parle de « l’élan vital » comme d’une pulsion de vie dont il pose d’emblée la finitude. Mais en même temps, parce que l’imprévisible atteste de notre liberté, Bergson – qui est un adversaire farouche du déterminisme - nous invite à ne jamais nous résigner. Certes, « la vie n’avance jamais sans broyer du vivant », mais « il n’y a pas d’obstacle que des volontés ne puissent briser ». Et il y a un signe par lequel la nature nous avertit que la vie a triomphé. Ce signe, écrit Bergson, c’est la Joie. Être le penseur de l’imprévisible ne l’empêche pas d’être aussi le philosophe de la Joie !





Vous dites que Bergson est un grand philosophe de la démocratie ; comment la défend-il ?


Cela a sans doute été ma plus grande découverte en écrivant mon livre. Dans sa dernière grande œuvre publiée en 1932, Les Deux Sources de la morale et de la religion, Bergson, je vous l’ai dit, décrit la tension à l’œuvre entre deux types de société : la société close, qui conduit à la guerre, et la société ouverte, qui porte en elle le respect des droits fondamentaux de l’homme (et, au passage, le respect de la nature aussi…). A l’heure de la montée du fascisme et du nazisme, il est extrêmement clair : « De toutes les conceptions politiques, écrit-il, [la démocratie] est la seule qui transcende, en intention au moins, les conditions de la société close. Elle attribue à l’homme des droits inviolables ». Si elle demeure imparfaite dans ses réalisations, la démocratie est néanmoins la seule forme politique à porter en elle l’idéal de fraternité, marque par excellence de l’ouverture.


A l’heure où les réseaux sociaux se transforment en vecteur de l’intime, - par le biais de la publication de photos et de vidéos de la vie privée -, vous soulignez que Bergson avait un rapport très particulier à sa vie privée, souhaitant séparer absolument sa vie de son œuvre. Ce principe serait-il encore tenable aujourd’hui, à l’heure de l’exigence de la transparence et de la fusion de la vie publique avec la vie privée ?


Je trouve que la radicalité avec laquelle Bergson voulait séparer sa vie de son œuvre est une leçon pour les penseurs d’aujourd’hui. Depuis Sartre, certains philosophes médiatiques mélangent leur vie publique et leur vie privée. Ils s’épanchent sur les réseaux sociaux, acceptent de s’exprimer sur n’importe quel sujet et consacrent parfois des livres entiers à leur intimité. Pour Bergson, c’est une dévalorisation de la pensée quand ce n’est pas le triomphe du seul type d’individu qu’il abhorre : l’homo loquax, celui qui parle pour parler, de tout et de n’importe quoi, pour ne rien dire. Il y a chez lui comme une rigueur, une ascèse même, liée à ce qu’il appelle « l’effort intellectuel ». Bien sûr, l’époque a changé et l’étanchéité n’est plus possible. Mais il me semble que l’attitude bergsonienne est une bonne corde de rappel pour certains intellectuels qui auraient tendance à s’égarer.


Dans quelle mesure Henri Bergson nous aide-t-il à penser les limites de l’intelligence artificielle ?


C’est une très belle question. Voilà encore un indice du fait que Bergson est bien notre contemporain. S’il vivait aujourd’hui, il se passionnerait, j’en suis certain, pour l’intelligence artificielle, car elle valide complètement sa définition de l’intelligence chez l’homme : une faculté de calcul, une puissance mathématicienne que la machine peut reproduire et qui rend énormément de service dans la vie pratique. Mais elle n’est à l’aise que dans « les données », dans ce qui est « tout fait ». Elle est incapable d’anticiper le « se faisant », l’inédit, l’imprévisible justement. Et elle ne remplacera jamais l’homme dans sa plénitude, en ce qu’il est le seul être capable d’invention, le seul qui peut accéder à une faculté qui est au-dessus de l’intelligence : l’intuition. L’intelligence artificielle ne sortira jamais de la prison de la matière.


En l’homme, il y a quelque chose de plus : l’esprit !