Comme pour les activités sportives, on pourrait imaginer des "spectacles sur ordonnance"

Entretien avec Didier Dicale et Nicolas Hocquenghem, co-directeurs du Théâtre de Bligny, réalisé par Gabrielle Halpern

Vous dirigez le Théâtre de Bligny, situé à Briis-sous-Forges, en Essonne, qui fêtera ses 87 ans à l'occasion des Journées du Patrimoine les 18 et 19 septembre prochains. Mythique théâtre - depuis 1934 - du Centre Hospitalier de Bligny, le théâtre de Bligny a une histoire absolument extraordinaire... Pourriez-vous nous la raconter?


DD : Le Théâtre de Bligny, inauguré le 1 septembre 1934 est l'aboutissement d'un processus commencé bien avant, à l'ouverture des "Oeuvres des Sanatoriums de Paris", sur la venteuse colline Bligny (le Sieur de Bligny qui avait là son donjon était un ami d'Étienne Marcel), à cheval sur les communes de Briis-sous-Forges et Fontenay-lès-Briis, dans la Seine & Oise de l'époque, l'Essonne d'aujourd'hui.


NH : En inventant le concept – révolutionnaire - des Sanatoriums de Bligny dans les derniers jours du XXe siècle, les fondateurs-mécènes et les savants-médecins à l’origine de sa glorieuse histoire ont mis en œuvre ce que les historiens de la médecine retiendront sous le nom de « Méthode Bligny ». Les médecins de Bligny, donc, ont alors intégré au processus thérapeutique de l’époque toute une série d’activités culturelles et artistiques obligatoire afin "d’entretenir un esprit optimiste et joyeuxʺ, et toutes sortes d’activités ludiques à travers des concours, épreuves et compétitions, sanctionnées par médailles, coupes, diplômes et distinctions... Efficace !


DD : La construction du Théâtre de Bligny n'a fait que confirmer cet élan - moqué au début - mais que la quasi-intégralité des sanatoriums de France ont adopté entre les deux guerres mondiales, avec plus ou moins de moyens, certes ; plus ou moins de succès.


NH : Fermé pendant trente ans dès le début des années 70, il rouvre enfin à l'aube du XXIe siècle, entièrement reconstruit de l'intérieur.


L'histoire du théâtre de Bligny est étroitement mêlée à celle des frères Canetti, une fratrie européenne au destin exceptionnel, avec Elias Canetti, prix Nobel de littérature et grand penseur; Jacques Canetti, formidable producteur artistique, qui a révélé les plus grands talents de la chanson française; et Georges Canetti, médecin et chercheur, qui a consacré sa vie à l’étude de la tuberculose et qui est l’un des pionniers dans les traitements consistant à associer plusieurs antibiotiques, les bithérapies puis les trithérapies. Comment faites-vous vivre cet héritage?



NH : Les Journées Européennes du Patrimoine sont le temps fort annuel consacré à cette belle histoire. À travers la presse de l'époque, les images anciennes, les vestiges arrivés jusqu'à nous, le théâtre de Bligny présente au public cette aventure unique, et cherche à lui redonner vie. Malheureusement, une part importante des archives ont été perdues à travers le temps, mais la fabuleuse collection de plaques photographiques Louis-Lumière de la présidence de l'hôpital permet de redonner vie et un visage aux "Gens de Bligny"


DD :Paradoxalement, on en a plus sur les années 1910 que sur les années 50.


NH : Les Canetti - particulièrement Georges le scientifique et Jacques, l'inventeur de Brel, Brassens, Gréco et les autres - ont effectivement eu une grande influence sur la vie et le devenir des établissements de santé de la colline de Bligny et de leur théâtre après la Seconde guerre mondiale. L'un est le co-inventeur des premiers traitements curatifs de la tuberculose ; l'autre emmenait ses poulains à Bligny sur le principe que "Si Bligny rit, Paris rira - Si Bligny aime, Paris aimera".


DD : Cette année 2021, le rendez-vous est donné les samedi 18 et dimanche 19 septembre toute la journée. Le dimanche, on célébrera le 87e anniversaire de la salle de spectacle du Centre Hospitalier de Bligny.


NH : Vous reprendrez bien une part de gâteau !


Nous avons parlé du passé, parlons du présent et de l'avenir, à présent! Quelles sont les pièces à l'affiche du théâtre de Bligny? Quelle est la philosophie de votre programmation?


HN :À la campagne, il est important de diversifier la programmation et d'offrir des spectacles pour tous les goûts. On propose donc du théâtre, de la musique, de la danse, et aussi des spectacles jeunes publics.


DD : Le Théâtre de Bligny a tissé des liens étroits avec le territoire, la communauté de communes, les villages, mais aussi le département et la région qui soutiennent, chacun à leur niveau cette salle de spectacle atypique.


NH : Le Théâtre de Bligny s'inscrit également dans l'aventure des principaux festivals essonniens et agit activement à leur rayonnement. Ainsi, chaque année, les "Rencontres Essonne Danse", "Briis en Liberté", Le "EM-Fes"t et "La science de l'Arts", pour ne citer que ceux-là font étape à Bligny.


DD : À Paris, où la demande et l'offre sont pléthoriques, on peut se spécialiser et "rester dans son coin". À la campagne, il faut collaborer, diversifier l'offre et surtout – surtout - ne pas s'isoler, se faire des amis, tant auprès des artistes que du public. Convaincre par la sincérité de la démarche. En ville, on peut se cacher, travestir, voire mentir. À la campagne, on ne peut pas. Les gens parlent beaucoup, et ceux qui parlent le plus de ce qu'il se passe au Théâtre de Bligny sont ceux qui n'ont pas vu les spectacles, mais en ont entendu parler.


NH : Depuis le début du Covid, comme tous les théâtres à part les grandes institutions, nous naviguons à vue et n'annonçons pas toute la saison d'un coup.


DD : Les spectacles à l'affiche, mois après mois sont visibles sur le site Internet du théâtre : www.theatre-de-bligny.fr ; et les abonnés à la lettre d'information (par mail) du Théâtre de Bligny sont les premiers à pouvoir réserver le peu de fauteuils qu'il reste sur les 206 places de la salle. C'est un avantage certain.


NH : Il ne faut pas oublier autre chose : l'action culturelle. Les artistes de Bligny, (comme ceux qui ne font que passer) sont systématiquement impliqués dans des ateliers avec les patients, des rencontres, des répétitions ouvertes ; mais également dans la construction des publics, et l'action culturelle dans les villages, au lycée, lors des fêtes locales et les grandes manifestations territoriales.

DD : 80 % du public vient de l'extérieur de l'hôpital, mais nous n'oublions jamais que nous sommes avant tout : "le théâtre de l'hôpital de Bligny"

NH : En 2021 -2022, nous recevons Patrick Bard, un écrivain et photographe en résidence sur la colline de Bligny, avec le soutien de la Région Île-de-France. Cela génère une intense activité nouvelle et inédite ici, et apporte une valeur ajoutée au lien intime que nous entretenons avec le public, les patients de l'hôpital et les artistes qui nous font confiance.

Quel est, à votre sens, le rôle d'un théâtre, aujourd'hui, dans la Cité ?

DD : Houlà, vaste question.

NH : Il est certain que l'on ne pourra jamais définir "la" vocation du théâtre, des théâtres, dans la ville ou partout ailleurs. Du pur divertissement commercial et rentable au théâtre de langue moins économiquement viable ; de l'émulation intellectuelle liée à la course de la société à l'oubli des soucis quotidiens, les lieux de culture - et pas seulement les théâtres - présentent des visages toujours très différents.

DD : Au-delà de l'ambition des programmateurs, les réalités économiques et le mode de fonctionnement des différents lieux de spectacle influencent beaucoup les choix opérés.


NH : À Bligny, nous n'achetons pas beaucoup de spectacles. Nous en produisons pas mal, et nous recevons beaucoup d'artistes en résidence de création. C'est un choix stratégique en accord avec nos lignes budgétaires et la grande liberté que nous laisse l'hôpital, qui nous fait entièrement confiance après nous avoir observé à l'œuvre un certain temps.

DD : Bligny est un lieu atypique. Un lieu privé, largement soutenu par de l'argent public dans la mesure où il assure une sorte de "service public culturel" dans notre petit coin de l'Essonne rurale. On peut se permettre un certain nombre de choses que ne peuvent pas faire d'autres salles, tant municipales que privées.

NH : C'est contraignant, on jongle, mais les artistes comme le public nous font confiance. Et cela nous aide à créer des formes riches et variées, d'une haute valeur ajoutée, avec pas beaucoup d'argent finalement.

Mes travaux de recherche en philosophie portent sur l'hybridation, - à mon sens, la grande tendance du monde qui vient et une véritable chance pour notre société (cf. "Tous centaures! Eloge de l'hybridation", Le Pommier, 2020). Le théâtre de Bligny est né d'une prise de conscience visionnaire et pionnière de la nécessité d'une hybridation de la culture et de la santé. Et si tous les théâtres étaient des hôpitaux et tous les hôpitaux, des lieux de culture ?

NH : J'avoue que faire des lieux de culture des centres de soin au sens propre me semble irréaliste, mais que les hôpitaux - comme Bligny l'a fait il y a plus de cent ans - se dotent de lieux de culture serait une mesure non seulement salutaire, mais d'un intérêt thérapeutique considérable. C'est vrai, comme pour les activités sportives, on pourrait imaginer des "spectacles sur ordonnance". Il est bien possible que cela fasse faire d'importantes économies à la Sécurité Sociale.

DD : Nous voyons bien, à notre petit niveau l'impact que peut avoir un théâtre sur des patients hospitalisés, parfois pour de lourdes pathologies. Le fait de sortir de la chambre, de s'enfuir un peu pour aller se mêler au public d'un spectacle remet les choses en place. On redevient "normal", on quitte l'hôpital pour une heure ou deux, on "oublie" sa situation présente difficile ; et l'on part ailleurs, à travers un concert, ans... un spectacle de danse, ou bien même un spectacle pour les enfants, quand on 70 ans...

NH : En tout cas, lier culture, art et médecine est un concept qui a toujours existé dans différentes cultures. En Chine, par exemple, quand une troupe d'opéra arrivait dans un village, on plaçait les malades au premier rang afin qu'ils ne perdent pas une miette du spectacle.

DD : On n’a rien inventé, si ce n'est de ne pas faire faillite tous les jours (rires) et de proposer toujours plus au public.

NH : Qui nous le rend bien !