« IL FAUT RÉINVENTER LE FUTUR ! »

L’INTERVIEW du forum changer d’ère : JOËL DE ROSNAY



« Réinventer le futur pour l'entreprise, ne devrait pas se limiter à rester concurrentiel vis, mais à créer un nouvel espace de réflexion pour donner une nouvelle dimension aux relations humaines. » Joël de Rosnay*, docteur ès sciences, écrivain, scientifique, conseiller honoraire de la Présidence d’Universcience et président exécutif de Biotics International.


Véronique Anger-de Friberg : En 2007, dans votre bestseller titré 2020 : Les scénarios du futur (1) vous proposiez de réinventer le futur. Vous écriviez : « Les technologies de la communication vont connaître une progression explosive entre 2010 et 2020, bouleversant nos vies comme l'économie et faisant apparaître de nouveaux dangers: atteinte à la vie privée, piratages, virus, « infopollution »... ». Des propos visionnaires. La crise Covid a accéléré les transformations. Le monde tel que nous l’avons connu -et tel que nous l’imaginions dans le futur- s’est fait rattraper par le présent. Le futur est déjà là... le futur a changé d’ère comme affiché en signature du logo Forum Changer d’Ère. Pensez-vous que nous allons réussir à réenchanter le futur ?


Joël de Rosnay : Pour réenchanter le futur, il faut le réinventer. Le réinventer sous un angle positif. Envisager tout ce qu'il peut y avoir de positif dans le futur. Jusqu’à présent, la prospective consistait à penser le futur de nature industrielle. Je ne parle pas seulement des aspects prospectifs au sens industriel, mais aussi au sens sociologique du terme. Depuis Gaston Berger, inventeur de la prospective, les industriels, les sociologues, les prospectives, ont la plupart du temps pensé le futur comme une prédiction. Au-delà de la prévision sociologique ou industrielle du futur, il faut viser un futur positif, accueillant, qui ne soit pas un futur déterminé mais un scénario à explorer. Voilà pourquoi j’utilise cette formule : réinventer le futur. La crise Covid a donné naissance à un désenchantement, à une vision angoissante de l'évolution de la planète et des relations humaines. Il est nécessaire d’envisager un futur bienveillant et des relations humaines fondées sur la confiance et l’empathie.


Véronique Anger-de Friberg : il n’est pas très facile de réinventer le futur quand les gens ont peur de se projeter dans l’avenir. Les temps sont plutôt au repli sur soi. Les entreprises semblent en état de choc et leurs dirigeants ne semblent pas très ouverts eux non plus à l’idée d’imaginer des scénarios pour réinventer le futur.


Joël de Rosnay : C'est à partir de jeux de rôles que l’on peut concevoir des scénarios du futur. Dans votre scénario, vous créez des personnages et distribuez les rôles d’entrepreneurs, de sociologues, de politiques… Une méthode qui permet aux entreprises de travailler avec des futurologues, des prospectivistes, des experts scientifiques… capables de les aider à (ré)inventer un futur concret et positif au lieu d’attendre qu’il se produise et de se préparer à le subir tant bien que mal.


La prospective est l'outil prospectif utilisé pour prédire ou anticiper le futur. Moi, je propose de construire des scénarios pour le réinventer. C’est très différent en réalité, car le mot « construction » doit être compris au sens du terme anglo-saxon « design ». Habituées à l'analyse de systèmes, les entreprises ne sont pas prêtes à faire du design parce qu’elles sont mal à l’aise avec la multidisciplinarité, la polydépendances, les interactions.


De façon générale, les décideurs pratiquent une prospective pure et dure, très pragmatique, liée aux objectifs immédiats et à la compétitivité de l’entreprise. Réinventer le futur pour l'entreprise, ne devrait pas se limiter à rester concurrentiel vis, mais à créer un nouvel espace de réflexion pour donner une nouvelle dimension aux relations humaines. Il leur faut repenser l'espace de l'entreprise au sens propre comme au figuré. Ils doivent s’interroger sur sa finalité, et son utilité. À quoi sert l’entreprise aujourd’hui ? À quoi servira-t-elle dans 50 ans ?


Aujourd’hui, rares sont les dirigeants qui acceptent d’imaginer des scénarios à 50 ans. Alors qu’il est essentiel d’anticiper, c’est seulement lorsque l’entreprise est au pied du mur pour reprendre une expression triviale, ou en grand danger, qu’elle se décide enfin à imaginer des scénarios du futur. À l’heure actuelle, de grands dangers menacent, à commencer par la compétition et la concurrence permanentes, le danger environnemental et du changement climatique, le danger de la déshumanisation des relations humaines à l’ère du digital et du repli sur soi, le danger des géants du numérique qui disruptent tous les secteurs de la vieille économie, etc.


Véronique Anger-de Friberg : En tant que parrain du Forum Changer d’Ère, vous participez à L’Émission Changer d’Ère du 23 novembre réalisée en public et diffusée en direct sur internet dès 18H30. Un mot sur notre thème : « Réenchanter le monde » ?


Joël de Rosnay : Pour réenchanter le monde, et donc réenchanter le futur, il faut réunir deux éléments principaux : l'émotion et la sagesse. L'émotion, parce que la raison ne suffit pas. Il faut susciter l’adhésion à ce futur, donner envie à tous, notamment aux enfants d'y participer. La sagesse, parce qu'on ne peut pas faire n'importe quoi. Agir sur les choses implique de tenir compte des contraintes et de savoir s’y adapter, de les exploiter de façon positive. Il est inutile de lutter contre les obstacles ou les éléments que vous ne maîtrisez pas. Comme en surf, il faut utiliser la vague, en faire un atout. C'est ça la sagesse.


*Ses livres Surfer la vie (Les Liens qui Libèrent, 2016) ou La symphonie du vivant. Comment l’épigénétique va changer votre vie ? (Les Liens qui Libèrent, 2018) sont des bestsellers.


Retrouvez-le en direct sur www.forumchangerdere.fr mardi 23 novembre de 18h30 à 20h dans L’Émission du Forum Changer d’Ère « Réenchanter le monde » réalisée en public et diffusée en direct du centre de création numérique Le Cube.


(1) Première édition Des idées et des Hommes, 2007. Deuxième édition Fayard, 2008.