il est nécessaire de développer une véritable politique de mixité

Si on veut que les femmes s’assoient à la même table que les hommes, il est nécessaire de développer une véritable politique de mixité


Entretien avec Dominique Crochu, Co-fondatrice de Mixity – Ambassadrice de la Coupe du Monde de Rugby France 2023 - Ex-1ère directrice digitale et web de la Fédération Française de Football






Vous êtes aujourd’hui cofondatrice de Mixity, 1e solution digitale d’évaluation de la diversité et de l’inclusion dans les entreprises. Comment concilier le digital et les politiques de diversité, d’inclusion et de mixité au sein des entreprises ?


Nous avons cofondé (avec Sandrine Charpentier, CEO et Jérôme Fortineau) Mixity, en 2019, pour que le digital puisse apporter un outil qui utilise les données pour rendre accessibles, visibles à tout le monde, les actions « diversité et inclusion » des entreprises. A l’instar de l’empreinte carbone ou numérique, nous avons créé la première et seule empreinte sociale de l’entreprise avec des indicateurs, des scores, afin de valoriser les actions, définir les axes d’amélioration, fixer des objectifs pour que l’entreprise devienne encore plus inclusive. Nous savons que beaucoup d’entreprises (des PME aux Grands Groupes..) développent une politique de mixité et de diversité mais où en sont-elles vraiment ?


Mixity est une solution simple, moderne qui met en valeur tout ce travail de fond. C’est par l’évaluation et un état des lieux que l’on peut apprécier les progrès. Seule la mesure permet de mettre en place un pilotage efficace de la stratégie sociale. En 2021, les hommes, les femmes collaborateurs des entreprises, les parties prenantes, les clients (F/H) souhaitent de la réelle transparence en matière d’engagement. Mixity – de manière unique- permet de valoriser ce volet social et permet d’afficher son empreinte « diversité et inclusion » sur les quatre items majeurs de la diversité (EgalitéFH, Handicap, Multigénération, Multiculturel, Identité de genre). De plus, il est possible de se comparer, entre entreprises, de façon publique.


C’est une façon aussi de communiquer son impact social de son évaluation réalisée par un acteur neutre et de confiance qu’est Mixity.


Vous avez un très beau parcours, atypique, pluriel et engagé ; un vrai parcours de centaure ! Pourriez-vous nous raconter comment vous l’avez construit ? Quelle était votre vocation originelle ?


Vocation ? Je ne sais pas si j’en avais une ou plusieurs ? Ce que je peux dire c’est que j’avais plusieurs fortes envies d’engagement qui allaient de devenir avocate ? écrivaine ? …. à professeur de sport, éducatrice spécialisée ? J’ai pratiqué beaucoup de sports (haute-montagne, athlétisme, volley…) et c’est le handball qui a emporté mon adhésion pendant de longues années. Passionnée de sport, je n’imaginais absolument pas le jour où j’ai franchi la porte de la FFF que j’y resterai plus de trois décennies. J’étais passionnée et j’ai fait un parcours long et varié. J’ai été effectivement la 1ère femme nommée Directrice en 2002 en charge du digital et du web. Quand on se souvient où on était la France sur les sujets « internet », c’était un double challenge : femme + secteur très nouveau où il fallait convaincre en interne et externe. J’ai quitté la FFF en 2012 pour me consacrer à des missions en tant que bénévole dans le football et d’autres associations. J’ai même été la première présidente d’un club de football, le F.C. Vendenheim qui évoluait en D1 féminine.

En 2015, j’ai rencontré Sandrine Charpentier qui a fondé Digitaly : conseil en numérique et mixité dans les entreprises. Je suis devenue son associée car cela correspondait à un certain engagement et surtout de l’action. Les parcours se font aussi avec des personnes qu’on rencontre au fur et à mesure de la vie. On peut partager beaucoup de valeurs, c’est très important et même fondamental. Et c’est dans l’action qu’on partage le plaisir et les succès.

C’est de cette expérience que nous avons décidé de créer un outil comme Mixity qui mettrait en valeur les stratégies de diversité, de mixité, et d’inclusion des entreprises.


Elisabeth Moreno déclarait récemment dans ConfiNews.fr que « l’égalité des droits, c’est avant tout l’égalité des choix ». Au regard de votre parcours au sein de la Fédération Française de Football (FFF), puis de vos engagements dans les domaines du numérique et de la mixité, partagez-vous cette analyse ?


Dans le sport en particulier, j’ai pris vraiment conscience - dans les années 80 - du fait que les garçons et les filles n’avaient pas la même liberté de choisir leur pratique selon leur envie. En effet, les difficultés énormes que rencontraient les filles pour pratiquer le football (pour mémoire seulement autorisé pour les filles le 29 mars 1970 en France). Les résistances, les blocages étaient très forts de la part des clubs, des différentes entités, des médias, des hommes, des femmes avec tous les stéréotypes qui freinaient considérablement la vision. Je ne comprenais pas pourquoi. De la même manière, je notais le combat des garçons pour pratiquer des sports comme le patinage artistique, la gymnastique, la danse… Cela me paraissait incroyable que l’égalité d’accès à n’importe quelle pratique sportive soit si contrainte par des a priori, des freins aussi importants. Pour les filles, c’était vraiment très bloquant et c’est exactement pour cette raison que je me suis engagée : l’égalité des droits, en particulier pour les filles, à pratiquer n’importe quel sport selon leur goût. A noter que le monde du sport a été créé, géré, administré à 100% par les hommes pendant des décennies complètes. Que les filles veuillent pratiquer le football dérangeait vraiment l’ordre établi. C’est aussi pour cela qu’on doit pour l’égalité - en 2021- considérer qu’il n’y a que du Sport . Le sport féminin n’existe pas, sauf si on considère qu’il y a du sport masculin.


Vous connaissez bien le monde sportif, et la FFF en particulier, au sein de laquelle vous n’avez cessé de militer de la pratique du football par les filles. En quoi la pleine reconnaissance de cette pratique constitue un symbole important ? Comment avez-vous ressenti le documentaire de Marie Portolano sur « les femmes journalistes de sport en quête d’égalité ? »


Plus grande que la pratique du football (ou d’un sport) par les filles, c’est toute la vision de la place des femmes dans l’univers du sport, y compris les médias qu’il faut regarder, scruter, analyser. En effet, la pratique est simplement un volet.


Si on veut que les femmes s’assoient à la même table que les hommes, il est nécessaire de développer une véritable politique de mixité à tous les étages de gouvernance, dans tous les métiers sans jamais que la notion de « féminin » vienne réduire le spectre de l’action. Au passage, je reviens à l’idée de mesure que réalise Mixity parce qu’il n’y a qu’en faisant un état des lieux de la stratégie de l’entité, du média, qui prend en compte les volets de la gouvernance, le recrutement, la formation, la carrière. J’ai la conviction que nous devons aller plus loin et surtout beaucoup plus vite grâce à l’évaluation. En 2015, l'Organisation des Nations Unies (ONU) a développé un plan d'action à horizon 2030 comprenant 17 Objectifs de Développement Durable (ODD). Parmi ces objectifs, le N°5 fixe l'égalité des sexes et l'autonomisation de toutes les femmes et les filles comme priorité.


Pour le documentaire de Marie Portolano (et de Guillaume Priou) que je félicite ainsi que toutes les autres journalistes qui ont témoigné de la violence du sexisme quotidien que les femmes subissent, c’est malheureusement un reflet de la Société, puisque tous les milieux révèlent à peu près les mêmes attitudes de domination masculine. Et que c’est souvent intégré par toute la hiérarchie de l’entreprise et aussi par les femmes elles-mêmes qui intériorisent, depuis des décennies, des humiliations, des vexations au point quelques fois de ne plus en voir la réalité des propos.


Il me semble aujourd’hui que c’est beaucoup plus que pour la mixité qu’il faut s’engager. Il est grand temps de poser les 3 P pour que les mentalités - donc les politiques - évoluent vraiment. 3 P ? La Parité, c’est le Partage du Pouvoir au cœur des gouvernances.


Vous êtes membre de la Conférence permanente pour le sport féminin. A la veille de nombreuses échéances sportives nationales et internationales, quelles sont les pistes de travail pour développer et mettre en valeur la place des femmes dans le monde du sport en France et au niveau international ?


La nécessité de comprendre que les femmes et les hommes ont autant de qualités de gestion, d’administration, d’organisation … serait déjà un premier pas. Quand on regarde la gouvernance des instances sportives, on voit que les femmes sont presque toujours assignées à développer la part de présence des femmes dans ledit sport. Cela montre que cela demande encore des progrès dans l’appréhension de gouvernance partagée tant dans les responsabilités que dans l’attribution des postes-clés. C’est pour cela que seule la parité dans la gouvernance des instances internationales peut faire bouger les lignes et surtout faire évoluer la vision de la politique sportive dans sa globalité y compris la gestion des espaces publics des villes bien souvent construits, conçus par les hommes pour une utilisation par et pour les garçons.


A ce sujet, j’en profite pour saluer Pierre-Alain Raphan, un député qui s’est extrêmement engagé pour la parité dans les fédérations sportives en France. La Loi et les décrets seront mis en place pour la prochaine édition des élections sportives en 2024.


On en est encore à tellement de « premières » qu’on voit bien que cela suscite encore la notion d’exploit, d’étonnement. Par exemple, pour la 1ère fois, il y a deux candidates sur cinq personnes à la conquête de la présidence du Comité National Olympique Sportif dont les élections se tiendront en juin 2021. Il n’y avait jamais eu « une seule » candidate dans les précédentes élections de cette instance.



Les premiers pas vers l’égalité entre les femmes-hommes se jouent dès l’enfance. Pensez-vous que les pouvoirs publics devraient initier de nouvelles législations afin que l’éducation sensibilise les nouvelles générations sur les enjeux de l’égalité ?


J’ai tout à fait cette conviction que c’est bien dans l’enfance que se jouent les enjeux majeurs d’éducation selon l’ouverture de l’entourage de l’enfant.


La famille, l’école, les loisirs, les amis sont les pièces fondatrices de l’éducation de l’enfant.

Il me semble que plus que la Législation, c’est plutôt :

  • La vigilance du contenu des programmes scolaires (lutte contre les stéréotypes à travers les visuels, l’approche pédagogique…) ;

  • La préparation et la formation des femmes et hommes de tous les métiers de l’Education Nationale de la maternelle à… l’Université sur les sujets d’égalité, de parité, de mixité, de stéréotypes… A ce sujet, je me souviens – 2013 - de cette excellente initiative appelée les ABCD de l’égalité un programme de lutte contre les stéréotypes mis en place dans les maternelles et classes élémentaires qui a dû être plus ou moins abandonné malgré le soutien d’un certain nombre de syndicats ;

  • Les médias - notamment les services publics - peuvent participer considérablement à diffuser des émissions, des séries pour les enfants montrant les avantages de l’égalité et les injustices qu’engendrent la non-égalité ;

  • Les associations qui sont engagées pour plus de mixité (quel que soit le secteur d’activité) devraient « investir » les écoles maternelles en faisant témoigner des personnalités de tout âge, de toutes les diversités (mixité de genre, diversité culturelle, âge…) pour déjà initier ces élèves à une société inclusive.


Nous devons continuer, au quotidien, nos engagements collectifs et individuels pour un monde plus juste, plus équitable. L’action, l’énergie, l’innovation, la ténacité sont des accélérateurs de mixité, d’égalité et de parité.