"Cible Sierra" par Victor K.

Entretien avec Victor K., romancier, auteur de la collection "Service Action" chez Robert Laffont, dont le premier tome, "Cible Sierra" vient de paraître.



Victor K., avant de parler de cette nouvelle collection, on aimerait en savoir un peu plus sur vous... On vous dit proche de la DGSE, qu'en est-il vraiment ?


J'en ai été proche, puisque j'ai travaillé pendant une vingtaine d'année pour une unité dépendant de la direction des Opérations de la DGSE, groupe communément appelé "Service Clandestin" car pendant longtemps cette entité n'apparaissait sur aucun organigramme.


Quelles sont les missions remplies par cette unité ?


Le recueil de renseignement sur zone de crise, et le soutien clandestin aux mouvements de rébellion.


Pourquoi le choix du Service Action pour cette nouvelle collection d'espionnage ?


C'est d'abord un hommage à mes officiers traitants. J'en ai compté une dizaine au cours de ces vingt ans de travail au profit de la DGSE. La plupart, des officiers supérieurs, étaient issus du Service Action. Ils avaient su parfaitement opérer la mue de soldats pour celle d'officiers de renseignement. Enfin, parce que je voulais, de manière très réaliste, raconter le quotidien d'hommes et de femmes dont personne n'évoque jamais l'existence... Même les cérémonies aux morts du Service, comme celle de ce lundi 17 janvier, à l'Arc de Triomphe en présence du Premier ministre, demeurent confidentielles. Seule donc la fiction peut célébrer leur travail.





Comment en quelques mots, définiriez-vous le Service Action de la DGSE ?


C'est une unité parfaitement dans l'épure du Service, comme le définissait l'actuel directeur général, Bernard Émié, dans une interview donnée au Figaro le 16 juin 2020 : "L'ADN de la DGSE reste l'action secrète et la lutte clandestine". Action secrète et lutte clandestine : le Service Action est le bras armé des services extérieurs français, capable d'"entraver"tout élément succeptible de nuire au pays. Pour ces opérations de sabotage ou d'élimination, l'emploi du "SA" est ordonné par le chef de l'État en personne...


Justement, dans "Cible Sierra", le nouveau chef du SA est une femme, jeune officier supérieur, qui entretient une relation particulière avec le Président de la République...


Athéna (c'est son pseudo "Maison") est lieutenant-colonel de chasseurs alpins quand elle sauve la vie du chef de l'État à Beyrouth. Ce dernier lui confie le commandement d'un Service Action alors fragilisé. Ils signent comme un pacte muet. Elle deviendra son "assassin" personnel dans le cadre d'opérations réservées.


Et la première mission d'Athéna est très sensible...


Oui. Il s'agit d'éliminer une personnalité américaine proche des mouvements populistes suspectée d'ingérences graves en France : la cible "Sierra".


On reconnaît une silhouette très connue de la sphère populiste mondiale, non ?


Bien entendu. C'est la marque de la collection : être au plus proche de la réalité. Se glisser dans la grande histoire. Je me suis documenté sur ce communicant américain, ancien directeur de campagne de Trump, et j'ai découvert un personnage très romanesque, ambivalent, assez fascinant, dont l'activité de conseil se porte auprès des mouvements populistes, élargissant aujourd'hui son fonds de commerce aux antivax. Il n'abdique jamais, ayant perdu une bataille aux États-Unis, mais oeuvrant pour des répliques "trumpiennes" partout où les démocraties sont fragiles, et elles le sont, aujourd'hui, éprouvées par la pandémie.




Que le Président de la République Française donne l'ordre d'éliminer une personnalité politique étrangère très en vue, est-ce finalement si réaliste ?


Les ingérences extérieures pèsent sur les nations européennes. L'Europe occidentale est menacée par des appétits de grandes puissances étrangères, dont l'objectif est l'affaiblissement voire la déstabilisation des démocraties. On évoque souvent la main de la Russie en omettant les tentations chinoises, et surtout la capacité américaine en la matière. Ces ingérences - favorisées par les populismes - aux palettes opératoires très variées, des cyberattaques aux influences sur les corps intermédiaires, peuvent entraîner des troubles graves, compromettre la croissance économique, saper la confiance d'une population en ses gouvernants, et surtout en ses valeurs. Ces attaques multiples sont parties prenantes des nouvelles guerres hybrides auxquelles nous sommes exposés, et ciblent des enjeux majeurs. Il ne serait donc pas étonnant, que, pour protéger un état, une nation, un chef d'état décide l'emploi de moyens définitifs pour mettre un terme à certaines de ces menaces.


Et dans ce cas, en France, c'est le Service Action qui serait activé ?


C'est la seule unité habilitée à exécuter illégalement des ennemis partout dans le monde, sans jamais revendiquer ses actions. C'est très exceptionnel, et c'est le Président de la République qui seul en donne l'ordre, lui conférant ainsi un pouvoir sans égal. Disposer d'une telle arme clandestine létale représente aussi un outil de dissuasion : les ennemis de la France savent qu'ils peuvent être punis à tout moment, en faisant l'objet d'une riposte brutale, comme dans mon roman.


L'actuel Président de la République, Emmanuel Macron, très reconnaissable dans "Service Action", a-t-il plus que ses prédécesseurs utilisé cette arme ultime ?


Comme François Hollande, il a été confronté au califat de Daech, et le conflit contre l'État Islamique nous a obligé à relever notre niveau de coercition. Aussi, oui, il a du donner son "Vert Action" (l'ordre d'entrave) plus souvent que d'autres présidents de la Vème République, y compris à l'encontre de ressortissants français islamistes. En Syrie et Irak, comme au Sahel, le Service Action a démultiplié la projection de ses opérateurs.


Un aspect que l'on méconnaît du Service Action ?


C'est d'abord une équipe de grands sportifs ! Un club omnisports... Tireurs d'élites, chuteurs opérationnels, nageurs de combat... Ils, elles sont "full qualifs". Et comme dans tout club sportif, on privilégie la cohésion, la solidarité, l'esprit de groupe, et aussi l'humour et l'auto-dérision. Les éléments du SA se considèrent comme une famille soudée, gardienne des traditions. N'oublions pas que l'unité est la digne héritière du BCRA de la Seconde Guerre Mondiale.


Et parfois, ils libèrent des "soupapes" ! Le sexe est très présent dans le roman, et très cru !


La collection présente la vie du personnel du Service Action de manière très précise. Les vies clandestines, l'adrénaline, le contact du danger et de la violence favorisent des libidos parfois débridées. Je sais que nous vivons une époque touchée par le néo-puritanisme, mais il n'y avait aucune raison que le sexe soit gommé des existences de ces femmes et hommes. Le plus important pour eux : qu'ils assument leurs vies intimes, et surtout qu'ils n'en perdent jamais le contrôle.


Un second opus en écriture ? Un nouveau sujet ?


Oui. Et bientôt bouclé. Mais le sujet reste Secret Défense, bien entendu.