Utiliser les outils technologiques pour réinventer un métier




Entretien avec Sophie Engster, co-fondatrice de la Maison Chamberlan.


Vous avez passé près de 10 ans chez LVMH avant de créer l’entreprise Chamberlan. Pourquoi avoir décidé de quitter une des plus belles entreprises du luxe au monde pour vous lancer dans une aventure entrepreneuriale ?


J’ai toujours eu l’envie d’entreprendre, mais je crois que j’attendais de trouver la bonne idée avant de me lancer. Après avoir passé près de 10 ans chez LVMH dans le marketing, dans de très belles maisons comme Givenchy ou Dior, j’ai rencontré Franck Le Franc à la crèche de mon fils. Les pieds douloureux après avoir passé la journée à courir en talons de réunions en réunions, Franck me questionne : « comment est-il possible qu’aujourd’hui les femmes aient encore mal aux pieds et qu’il soit si difficile de trouver des chaussures à la fois élégantes et confortables ? » C’est à partir de ce constat que nous avons eu l’idée de créer Chamberlan. J’avais envie de relever un nouveau défi et Chamberlan est arrivé au bon moment.


Créer son entreprise, c’est une véritable aventure. Que ce soit de la création de l’identité de la marque, jusqu’à la constitution d’un atelier de production en France, il y a tout à créer. Le parcours est long, pas toujours facile, mais passionnant et tellement enrichissant.


Quel retour d’expérience avez-vous sur la création d’une entreprise en France ?


Nous avons eu la chance d’être très bien accompagnés par les agences de développement économique territoriaux. L’une des conseillères du pôle « Implantation d’entreprises » nous a immédiatement accompagnés et nous a proposé d’étudier la possibilité de nous implanter dans le Maine-et-Loire, dans le Limousin ou en Dordogne. Des lieux qui avaient beaucoup de potentiel pour accompagner des entreprises dans le cuir et dans le luxe. Nous avons pu visiter des locaux, rencontrer des acteurs de l’emploi et de la formation sur place ainsi que les élus locaux. Un gain de temps incroyable qui me fait dire que nous avons eu la chance d’être très bien accompagnés dans nos démarches.


Votre entreprise de confection de souliers sur mesure basée à Nontron s’inscrit-elle dans un modèle social et environnemental spécifique ?


La maison Chamberlan a la particularité d’être basée sur un métier dont le savoir-faire est menacé de disparition. Notre recrutement est essentiellement orienté vers les demandeurs d’emploi qui sont dans la région, qui sont attirés par cette expertise métier et qu’on forme intégralement en interne. Notre atelier compte aujourd’hui 8 collaborateurs. La fabrication à la demande permet à nos salariés de réaliser chacun de nombreuses étapes de la fabrication, ce qui est un élément qu’ils apprécient particulièrement. Du côté environnemental, nous avons emménagé l’année dernière dans un nouveau local qui est équipé de panneaux photovoltaïques et qui nous permettent d’être autonomes en énergie. Nous faisons également de l’upcycling, c’est-à-dire que nous récupérons des peaux des stocks dormants de grandes entreprises ou de très belles tanneries pour en faire des souliers en éditions limitée.





Comment avez-vous réussi à concilier innovation, tradition et territoires ?


Chamberlan conçoit et fabrique des souliers dans la plus grande tradition. Côté territoire, en Dordogne, il y a toujours eu un savoir-faire sur l’article chaussant. En créant Chamberlan, nous souhaitions moderniser le savoir-faire bottier, en y apportant de l’innovation grâce au développement d’une application smartphone de prises de mesure. Nous souhaitons utiliser les outils technologiques d’aujourd’hui pour réinventer un métier qui existe depuis toujours. Nous avons également apporté dans le processus de fabrication des outils modernes et des machines qui permettent de réduire le temps de fabrication des souliers et de proposer des souliers sur mesure à des tarifs beaucoup plus abordables.


La marque est toujours associée à des valeurs. Quelles sont celles que l’entreprise Chamberlan souhaite mettre en valeur ? Pour quelles raisons ?


Trois mots me viennent en tête. Le premier est « l’audace ». L’audace de se lancer sur un secteur en voie de disparition, de réinventer un métier qui est en train de disparaître. L’audace de se battre tous les jours et de sortir de sa zone de confort pour innover. Par exemple en pleine pandémie, nous avons su rebondir et nous nous sommes lancés dans la production de masques. Nous avons ainsi recruté près de 40 personnes en une semaine et produit plus de 5 000 masques par jour en avril et mai 2020 !


Je pense aussi au mot « engagement ». Nous sommes engagés dans la fabrication française, notamment en zone de revitalisation rurale, et véritablement engagés dans une démarche environnementale. Nous faisons ainsi partie de la Convention des Entreprises pour le Climat, et menons une véritable réflexion sur notre raison d’être et ce que nous pouvons faire pour produire moins, mais mieux.


En enfin, je pense à « l’excellence ». Nous proposons des produits d’exception. Nous avons un vrai sens du détail que ce soit sur l’esthétique ou sur le confort de nos chaussures.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la mode et le luxe en France ?


Je sens qu’en ce moment il y a une vraie impulsion des consommateurs qui sont en attente d’une mode plus responsable et souhaitent plus de transparence sur les produits qu’ils achètent. Par conséquent, tout le secteur est en train de se poser de vraies questions et commence doucement à partir sur des modèles plus responsables et sur une production plus raisonnée. Et c’est tant mieux !