« Ce n’est pas la République qui est partie de nos quartiers, mais le service public »


Entretien avec Dieunor Excellent, maire de Villetaneuse



Dans votre Manifeste « La France en héritage », vous écrivez : « je suis un enfant de la République et je me prénomme Dieunor Excellent ». Cette phrase à elle seule illustre un parcours de vie. Pouvez-vous nous décrire ce parcours qui vous a conduit d’Haïti à Villetaneuse ?


Pour faire court, je suis arrivé en France avec une carte de séjour pour devenir, en 2020, Maire d’une ville de plus de 13 000 habitants.


Je dis souvent que je suis le fils adoptif de deux terres. Je suis né en Haïti en 1976. J’ai ensuite rencontré ma première terre d’adoption à l’âge de 3 ans, la Guyane française. J’y ai grandi et y ai passé mon enfance.


A ma majorité, en 1996, j’ai rencontré ma deuxième terre d’adoption, la France métropolitaine, et plus particulièrement la ville de Villetaneuse. J’y suis arrivé pour continuer mes études et m’y suis attaché au fil des années. Je m’y suis également impliqué, d’abord en tant qu’acteur associatif, puis en tant qu’acteur politique. Après des années d’engagement pour ce territoire et ses habitants, le 15 mars 2020, je suis élu Maire de Villetaneuse, dès le premier tour.


Depuis les dernières élections municipales, vous êtes maire de Villetaneuse. Qu’est-ce qui vous anime pour exercer ce mandat ?


Comme je le disais, Villetaneuse est la ville qui m’a accueilli en France métropolitaine. Aujourd’hui, j’en suis le premier magistrat : Villetaneuse est ma ville de cœur. Mon parcours politique s’écrit à Villetaneuse.


Je souhaite voir cette ville évoluer sur le plan économique, social, environnemental, et démocratique. Je porte une vraie exigence sociale pour les habitants de Villetaneuse, à la hauteur de celle qu’ils portent envers l’action publique locale. On ne choisit pas son milieu social, certains héritent de la misère, de la précarité, d’autres héritent de conditions éducatives, économiques, sociales et culturelles plus favorables.


J’ambitionne de créer un vrai lien de partenariat éducatif et culturel entre l’Université Sorbonne Paris Nord et la population de ma ville.


Je souhaite également offrir des équipements publics de qualité aux habitants, pour rattraper un retard d'investissement chronique dont notre ville a souffert de longues années. Ainsi, nous rénovons actuellement une partie de nos écoles, de nos gymnases, de nos stades. Je projette aussi de reconstruire avant la fin de mon mandat une piscine fermée depuis 2015, de construire une maison de santé et de créer une police municipale.





A Villetaneuse, 73% des habitants vivent en quartier prioritaire, 50% de la population a moins de 30 ans et il y a 65% de logements sociaux. Comment gérez-vous cette réalité sociale et territoriale ?


C’est bien plus pour moi qu’une réalité sociale et territoriale, c’est un défi à relever chaque jour. Notre défi, à tous, élus de banlieue et des ruralités, est de maintenir, de faire exister un service public dans nos territoires.


Le repli des services publics que nous constatons crée un sentiment d’abandon et de relégation pour les habitants, et notamment les personnes âgées, les jeunes éloignés de l’emploi, les mères de famille qui restent à la maison pour s’occuper de leurs enfants ou encore les personnes subissant la fracture numérique…


Aucun administré ne devrait se sentir dépossédé de son droit à accéder à un service public. Jean Jaurès disait que “le service public, c’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas”. Je suis engagé, et je sais que nous sommes de nombreux élus à l’être, pour que cela reste une réalité, et une des fiertés de notre République.



Certains qualifient votre territoire de « banlieue populaire ». N’est-ce pas à la fois un handicap, mais aussi un lieu de formidables opportunités ?


La banlieue populaire, étymologiquement, désigne des espaces qui entourent les villes et qui sont propres au peuple. Alors, personnellement, ça ne me gêne pas.


Le département de la Seine-Saint-Denis est l’un des plus emblématiques. Le plus jeune de France, mais aussi le plus pauvre. Un des territoires où les gens votent le moins et celui qui pourtant a le plus besoin de service public. Un département qui enregistre un nombre important de création d’entreprises chaque année, mais avec un revenu moyen par habitant qui reste faible.


C’est cela, notre défi : montrer au monde que nos territoires sont pleins de richesses, malgré les difficultés. Nous avons des pépites, des personnes qui veulent changer l’ordre des choses en innovant, en défiant les lois sociales. Alors, mon défi, c’est de donner la chance à chaque Villetaneusien de réaliser ses ambitions.


Que répondez-vous à ceux qui prônent le « séparatisme territorial », qui parlent de « territoires perdus de la République », en faisant référence à certaines banlieues ?


Ce n’est pas la République qui est partie de nos quartiers, mais le service public. Les territoires ne sont pas “perdus”, ils ont été négligés, oubliés, parfois niés. Remettons des moyens pour nos quartiers. Pas avec des politiques de saupoudrage, ni avec la compromission avec toute forme de séparatisme, mais dans une politique cohérente : sociale, urbaine, culturelle.


Les habitants de nos banlieues populaires ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que ceux de n’importe quel citoyen. A ce titre, ils méritent les mêmes opportunités, et sont en droit de recevoir les mêmes services, y compris en termes de cadre de vie et de sécurité publique.





Une des spécificités de Villetaneuse est que vous avez une université dans la ville ; c’est un atout extraordinaire pour créer du lien et construire un partenariat éducatif et culture. Comment comptez-vous le développer ?


J’ai l’habitude de dire que, Villetaneuse, c’est 13 000 habitants et 13 000 étudiants.


Nous avons un atout considérable pour nos habitants, c’est l’Université Sorbonne Paris Nord qui se situe au cœur de notre ville. Des milliers d’étudiants traversent notre ville, chaque jour.


Il est indispensable de travailler à ce que ces étudiants ne puissent pas seulement traverser la ville, mais s’y sentir bien. Ces passages devraient être une opportunité exceptionnelle pour développer nos commerces de proximité et le lien entre habitants et publics universitaires. Nous travaillons avec l’Université pour créer des espaces, des lieux de vie communs entre les étudiants et les habitants de notre ville. Des projets sont en discussion à ce titre.


Il est également très marquant de voir que parmi ces 13 000 étudiants, il n’y a que très peu de Villetaneusiennes et Villetaneusiens. Comment faire en sorte que nos habitants qui disposent d’une université à quelques pas de chez eux puissent y accéder ? Nous essayons d’agir pour répondre à cette question. Avec une association d’étudiants, nous organisons des visites de l’Université à destination des élèves de nos écoles primaires. Le collège organise également des rencontres entre étudiants et collégiens. Beaucoup reste encore à faire, je pense notamment à parcoursup. Comment est-il possible de refuser une place à l’Université Paris 13 à un étudiant qui habite à deux pas et de lui proposer une université à plus d’une heure de transport ?


Pour finir, nous avons été étonnés, en arrivant aux responsabilités, des niveaux scolaires des élèves qui ont parfois besoin d’un vrai coup de pouce. Nous développons les liens via des associations pour que des étudiants puissent aider nos élèves et ainsi faire le lien entre Villetaneuse et l’Université. Le savoir, la transmission sont au centre des Universités.


L’urbanisme et la politique de l’habitat sont des éléments qui permettent de faire évoluer et changer une sociologie territoriale. Le plan national de rénovation urbaine initié par Jean-Louis Borloo a permis à de nombreux territoires et à ses habitants de mieux vivre. Dans sa continuité, l’accession à la propriété, la diversification de l’habitat ou encore le logement intermédiaire ne sont-ils pas aussi des outils qu’un maire doit utiliser pour valoriser et diversifier un territoire ?


Villetaneuse s’inscrit pleinement dans le Nouveau Programme National de Rénovation Urbaine (NPNRU), après avoir bénéficié du premier programme de rénovation urbaine dans les années 2000. Ce projet qui concerne tout le sud de la Ville permettra de renouveler durablement l’habitat de ces quartiers, à la fois au travers de rénovations, mais aussi de déconstructions et de construction de près de 200 nouveaux logements. Ces logements seront commercialisés sous forme d’accession libre et d’accession sociale à la propriété.


Nous avons également prévu de développer le logement intermédiaire sur Villetaneuse, dans une stratégie visant à favoriser les parcours résidentiels ascendants, notamment pour des personnes issues du logement social.




« Mon cœur a toujours été à gauche … mais la gauche a abîmé la confiance que lui avaient donné de nombreux électeurs », écrivez-vous. Comment justifiez-vous ces propos ? Ne pensez-vous pas qu’aujourd’hui de nombreuses valeurs transcendent la gauche et la droite et que, finalement, les électeurs attendent du pragmatisme dans l’action politique au quotidien ?


Je reste un homme de gauche, car je partage les valeurs que porte cette tendance politique. Mais la gauche a beaucoup déçu, à l’échelle locale comme nationale. Le mandat de François Hollande n’a pas permis de concrétiser les attentes que le peuple de gauche avait placé dans ses élus, en offrant la majorité au Parti Socialiste à l’Assemblée Nationale, dans les Conseils Régionaux, dans les Conseils Départementaux, et même brièvement au Sénat. Malgré cela, la rhétorique portée par le parti d’Emmanuel Macron selon laquelle il n’y aurait plus de différence entre la gauche et la droite est trompeuse. Les choix politiques opérés par les gouvernements depuis 2017 sont portés par une logique libérale, marquée à droite.


Face à ces choix, nous avons besoin d’une action sociale affirmée. La République ne doit pas renoncer à l’égalité, y compris celle entre les territoires, et à la solidarité. En cela, je ne pense pas que le pragmatisme soit incompatible avec ces valeurs. La bonne gestion des affaires locales ne doit pas être un prétexte pour dépolitiser l’action publique.