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« Carbone fossile, carbone vivant. Vers une nouvelle économie du climat »

Entretien avec Christian de Perthuis, fondateur de la chaire « Économie du climat » de l’université Dauphine-PSL





Vous êtes l’auteur de Carbone fossile, carbone vivant. Vers une nouvelle économie du climat publié aux Éditions Gallimard (2023). Lecteur assidu de Kate Raworth, vous refusez d’aborder l’impact environnemental de notre modèle économique comme une externalité ordinaire de celui-ci. Au contraire, vous proposez de placer l’impact environnemental au cœur d’une « nouvelle économie du climat » dont l’objectif premier sera la durabilité, ou résilience, et non la croissance à l’égard de laquelle vous êtes agnostique. Dès lors, ce sont les postulats de la théorie économique classique et néo-classique que vous battez en brèche en proposant une réinterprétation passionnante de leurs notions fondatrices que sont l’Abondance, la Rareté et l’Équité. À votre sens, de quelle façon les contraintes environnementales globales - fossiles comme vivantes, cette extension au vivant étant un apport majeur de votre contribution - nous obligent-elles à repenser les rapports entre ces trois notions essentielles ?


Merci pour votre appréciation positive de l’ouvrage. Il me semble en effet que les contraintes environnementales globales nous obligent à repenser les notions économiques d’abondance, de rareté et d’équité ainsi que leur articulation.


L’économie que j’ai apprise, et enseignée durant mes premières années, faisait de l’abondance la finalité du système. La rareté des facteurs de production - le travail, le capital mais aussi les ressources naturelles - était perçue comme une entrave à l’abondance. Il fallait repousser les barrières de la rareté, notamment celles imposées par les matières premières. D’où la crainte séculaire de manquer, de Jevons pour le charbon au club de Rome pour le pétrole. Enfin, la dimension d’équité, introduite par les économistes marxistes et keynésiens, concernait les modes de répartition de l’abondance.


Avec le dérèglement climatique et l’affaiblissement de la biodiversité, les rapports entre ces trois notions fondatrices doivent être repensés. Il faut réintroduire de la rareté en matière de carbone fossile à travers des mécanismes qui limitent l’usage d’énergie fossile. L’équité va consister à trouver des règles pour réintroduire cette rareté entre les acteurs de l’économie. L’exigence d’équité est dès lors moins une posture morale qu’une condition sine qua non de réussite de la transition énergétique à opérer en quelques décennies. Enfin, l’abondance qui doit être visée pour assurer la continuité des activités économiques n’est plus celle des biens matériels. C’est celle du vivant qui conditionne le renouvellement des espèces sur la planète. L’abondance des biens produits, ce qu’on appelle communément la croissance, ne peut plus être pensée comme la finalité du système. C’est désormais la résilience de nos économies face aux dérèglements globaux qui doit être poursuivie, la croissance n’étant qu’un solde.


Est-ce à dire que nous ne devons pas nous préoccuper de la croissance devant la nécessité de penser une « nouvelle économie du climat » ?


Je n’ai pas exactement écrit cela et vous le savez. Rires.


Dans le débat un peu binaire opposant croissants et décroissants, je m’efforce d’adopter, à la suite de Kate Raworth dans son livre L’économie du Donut, une posture agnostique. La préoccupation essentielle, c’est la résilience de nos économies, c’est-à-dire, de façon très concrète, la capacité ou non de nos systèmes économiques à continuer de fonctionner et à opérer les transformations requises face aux impacts croissants du réchauffement climatique qui vont se durcir pendant les prochaines décennies. Et la crise de la biodiversité, le carbone vivant, sera sans doute encore plus longue à endiguer. La résilience est donc devenue la question centrale que doivent désormais traiter les économistes.


Pour autant, il serait absurde de ne pas s’intéresser à l’impact de la transition énergétique sur la croissance des économies. Cette transition implique de retirer ou reconvertir des actifs productifs carbonés et d’investir dans des actifs décarbonés. C’est pourquoi l’impact sur la croissance dépend beaucoup de la structure initiale des économies. Dans les pays moins avancés, l’économie n’est pas encombrée d’actifs fossiles. Si on parvient à y mobiliser suffisamment de capital, l’investissement bas carbone y sera un accélérateur de croissance, avec des retombées positives sur les conditions de vie : meilleur accès à l’énergie et recul de l’insécurité alimentaire. À l’opposé, les économies du G17, un groupe constitué pour les besoins du livre (chapitre IV) regroupant les 17 économies les plus dépendantes des énergies fossiles, vont connaitre une transition extrêmement coûteuse avec un impact à court terme négatif sur la croissance. Il faut le dire. Ce n’est pas en mentant aux gens qu’on va les inciter à agir dans le bon sens. Mais ces économies rentières seront balayées par la sortie des énergies fossiles si elles ne s’engagent pas rapidement dans la transition. En Europe, nous sommes dans une situation intermédiaire. L’impact de la transition énergétique sur la croissance dépend essentiellement de la capacité de notre économie à assurer la reconversion des actifs liés à l’utilisation des énergies fossiles. Cela implique de réduire la demande d’énergie. L’impact net de la transition sur la croissance est plus qu’incertain car nos sociétés ne savent guère désinvestir ni pratiquer à grande échelle des comportements de sobriété.


Le tango, ou ce que vous appelez le « rétropédalage », des gouvernements européens en matière d’investissement ou de désinvestissement est alors d’autant plus alarmant…


La difficulté, ce n’est pas d’investir. L’investissement dans des actifs décarbonés, à l’instar de l’installation des premières gigafactories de batteries électriques dans le nord de la France, est source de croissance pour l’économie et de popularité pour les dirigeants politiques.


Non, la véritable difficulté, c’est bien plutôt de désinvestir des actifs carbonés. Cela a un coût immédiat aussi bien économiquement qu’électoralement. Pourtant, il faut le faire. Lorsque le Royaume-Uni repousse les échéances de sortie des voitures thermiques et relance l’exploration gazière en mer du Nord, lorsque l’Allemagne rétropédale sur les chaudières thermiques et la France demande une « pause », cela freine la transition et constitue une charge différée sur la croissance car il faudra demain encore plus désinvestir.


Où en est-on en matière de carbone vivant et de la transformation « agroclimatique » traitée dans les deux derniers chapitres de votre livre ?


A mesure qu’on va progresser sur la carbone fossile, il va apparaître combien cette transition agroclimatique est cruciale pour atteindre la neutralité climatique et enrayer le réchauffement global. Aujourd’hui, le carbone vivant est à l’origine d’un quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Il n’y a pas de voie possible vers la neutralité climatique sans réduire massivement ces émissions. Cela va se jouer à trois niveaux principaux.

Primo, les systèmes agricoles devront se reconvertir en adoptant des techniques agroécologiques qui utilisent l’abondance du vivant pour produire de façon efficace et durable. Le double enjeu est d’assurer la résilience face au durcissement des conditions climatiques et de réduire massivement les émissions spécifiques de l’agriculture : le méthane, le protoxyde d’azote et le CO2 relâché par le mode d’usage des sols.

A cette transformation côté offre doit s’ajouter, comme pour l’énergie, un volet demande consistant à réduire dans les rations alimentaires les biens à forte empreinte climatique : principalement les produits issus de l’élevage des ruminants et les produits très transformés. L’enjeu des modes de consommation alimentaire est souvent sous-estimé : dans le monde, un tiers des émissions de GES dépend de la façon dont nous nous nourrissons !

Enfin, la protection des puits de carbone qui absorbent le CO2 de l’atmosphère est un volet majeur. La déforestation tropicale est aujourd’hui la principale empreinte anthropique réduisant la capacité des puits de carbone naturels. Elle est à l’origine de plus de 10 % des émissions mondiales de GES. Mais il faut aussi faire face à l’affaiblissement de la capacité de stockage des arbres dans les forêts tempérées et boréales, sans oublier les risques de dysfonctionnement du puits de carbone océanique qui repose sur la biodiversité marine.

Nous n’en sommes qu’aux balbutiements de cette transition agroclimatique qui devra emprunter les voies de la bioéconomie, nettement plus complexes que celles de la décarbonation de l’économie.


Vous mettez en exergue, à travers l’exemple de la mobilisation de Greta Thunberg en Suède, une corrélation positive entre l’importance de l’activisme politique au sein d’un pays et l’intensité de l’action climatique menée par le pays en question. Comment l’expliquez-vous ?


Il faut préciser d’emblée que la mobilisation de la société civile est une bonne chose, même si les formes que revêt la contestation sont parfois discutables.


Lorsque le philosophe américain David Thoreau conceptualise en 1847 les principes de la désobéissance civile, il part d’un constat simple : lutter contre l’esclavagisme est à l’époque impossible sans désobéir car la loi protège cette pratique. Les mouvements de désobéissance civile prospèrent lorsque les sociétés ne savent pas correctement traiter des questions majeures. C’est ce qui est en train de se produire pour le dérèglement climatique et la perte de biodiversité. J’y vois un signal positif. Le mouvement « Fridays for Future » lancé par Greta Thunberg indique que la transition a démarré et qu’elle génère de plus en plus de tensions au sein des sociétés qui ont commencé à bouger. Quand Greta s’installe en 2018 à l’entrée du Parlement suédois pour protester contre l’insuffisance de l’action climatique, elle pose à côté de l’institution parlementaire qui, dans le monde, a sans doute fait le plus pour le climat !


Êtes-vous optimiste ?


Mon état psychologique n’a que peu d’influence sur le réchauffement de la planète. Rires.


Plus sérieusement, il me semble que la transition énergétique est en phase d’accélération. Elle génère des contradictions et ne suit pas une trajectoire linéaire. L’élément central est que l’économie des fossiles a perdu la bataille des coûts face aux énergies renouvelables. Elle fait de la résistance, mais son déclin et sa disparition sont désormais inexorables.


Je suis plus circonspect sur le volet du carbone vivant. Nous n’en sommes qu’au seuil de la transition agroclimatique bien plus complexe à conduire que la transition énergétique. Les voies de la bioéconomie ont été peu explorées par les économistes. Il me semble de plus que notre discipline n’apportera qu’une petite partie des solutions à une problème qui concerne notre rapport avec le vivant et tous les êtres, autres humains, qui le composent.


Terminons par une touche optimiste. Bâtir une nouvelle économie du climat va générer de multiples tensions et ruptures dans nos sociétés. Mais c’est une entreprise extraordinairement motivante pour tous les acteurs qui y participent. Leur énergie est un signal d’espoir pour nos sociétés.


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