Ne pas se prendre pour ce qu’on est

Entretien avec Souad Ayada, Professeur de philosophie

Présidente du Conseil Supérieur des programmes, vous avez déclaré dans une interview dans le magazine Le Point que « la langue, c’est ce qui préexiste aux individus, c’est ce qui les structure. Il faut maîtriser la grammaire pour se sentir libre dans l’usage de la langue. C’est irresponsable de dire aux élèves qu’ils peuvent négocier l’orthographe, la grammaire… ». La grammaire, l’orthographe, comme colonne vertébrale, qui rend libre… Renouer avec la difficulté, c’est-à-dire avec le sens de l’effort, avec le sens de l’obstacle, à une époque où tout doit être toujours plus simple et immédiat, n’est-ce pas le meilleur moyen d’apprendre à grandir et à devenir un citoyen ?


J’accorde une grande importance à ce qui se joue dans le désir acharné de détruire la langue au nom de la sacrosainte nécessité qu’elle évolue ou au nom de l’impératif de la soumettre à nos lubies tout droit sorties d’un projet révolutionnaire arrimé à un marxisme mal compris. Ce désir n’exprime pas seulement notre peu de goût pour le travail en ce qu’il exige que nous différions la satisfaction immédiate. Il s’inscrit dans une vision générale qui dénie à la langue le pouvoir constituant du sujet, qui pose comme postulat que rien ne précède le libre choix de l’individu et que rien ne nous détermine comme être naturel et sexué.

Cette vision repose, à mon sens, sur une conception abstraite et terrifiante de la liberté qui ruine tout projet éducatif et toute perspective d’émancipation réelle.


Quelle est la place aujourd’hui de la philosophie dans la Cité ? Et quel rôle peut et devrait jouer le philosophe ?


Cela vous surprendra peut-être, mais je ne suis pas sûre que la philosophie doive avoir une place dans la Cité. Et j’aimerais que ceux qui se disent aujourd’hui philosophes, renouant avec la destination contemplative de la philosophie, retrouvent cette méfiance des origines à l’endroit de l’action dans la Cité, quelle qu’elle soit. La forme exotérique que prend de nos jours la philosophie me laisse perplexe et je n’y reconnais plus ce qui, à mes yeux, distingue un discours foncièrement d’un autre temps et d’un autre lieu, d’un ensemble d’idées à la mode plus ou moins organisées.


À cette forme apparente de la philosophie, je préfère le fil secret que dessinent, par l’approfondissement d’une intuition originale et loin des radios et des télévisions, des philosophes discrets. Dans l’exercice de mes fonctions, la philosophie figure ce surmoi aimable et désirable qui me rappelle à moi-même et me prévient de certains égarements. C’est ce qui me guide dans la recherche d’une vie décente.


Vous avez un magnifique parcours. Née au Maroc, cadette d’une fratrie de cinq enfants, arrivée en France dans les années 70, vous avez été scolarisée à Grande-Synthe et c’est par la force de votre travail et de votre détermination que vous êtes arrivée là où vous êtes aujourd’hui. Où avez-vous puisé cette force et quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes d’aujourd’hui ?


Vous m’attribuez un « parcours » que vous interprétez à partir d’un point d’arrivée visé avec « détermination », à force de travail. Une telle perspective est une vue de l’esprit empreinte de finalisme, c’est une construction qui reste extérieure au mouvement immanent de l’existence lequel n’est jamais un parcours. Je n’ai pas conformé ma vie à des projets ou à des objectifs ; et la détermination dont j’ai fait preuve n’est pas celle d’une volonté souveraine, c’est celle qui va avec la part de négation, voire de renoncement, qu’il faut consentir pour être effectivement libre.


Embarquée dans le mouvement de l’existence, je me suis efforcée d’avoir une hygiène intellectuelle de vie que je résumerai en trois impératifs :

  • Ne pas oublier d’où l’on vient, non pour entretenir un imaginaire des origines, non pour se complaire dans une satisfaction pleine du ressentiment de ceux qui prennent une revanche sur le passé, mais pour s’arrimer en toute circonstance à un principe de réalité ;

  • Ne pas se prendre pour ce qu’on n’est pas ;

  • Ne pas se prendre pour ce qu’on est et résister par tous les ressorts de l’esprit aux mirages de l’identité.

Le seul message que j’adresse donc aux jeunes gens est d’ordre éthique et il consiste à puiser dans les ressources de la culture pour se donner un messager intérieur.


Comment êtes-vous parvenue à la philosophie ? Était-ce une évidence, un hasard ou le fruit de rencontres ?


Tout cela à la fois. J’ai tâtonné pour trouver ma voie après l’obtention d’un baccalauréat scientifique. Je n’ai pas beaucoup aimé l’hypokhâgne et la khâgne ; je me suis en revanche « trouvée » au département de philosophie de l’Université de Lille III. La philosophie est devenue pour moi une évidence l’année de licence. En suivant le cours de Gilbert Kirscher sur la réflexion dans la logique de l’essence de Hegel, j’ai compris et accepté que là était mon élément et que la philosophie était la forme de pensée qui convenait à ma tournure d’esprit. Les études de droit que je menais parallèlement ont assez vite été abandonnées.


Avicenne, à propos duquel vous avez écrit un livre en 2002, était un véritable « centaure » (1), c’est-à-dire qu’il avait un pied dans plusieurs mondes, – médecin, homme politique, poète, scientifique, philosophe – ; c’est par l’hybridation de ces mondes qu’il parvenait à construire des ponts et qu’il a pu nourrir une pensée si féconde. Pourquoi avons-nous tant de mal avec l’hybridation des mondes ? Pourquoi pensons-nous sans cesse à travers des silos, sans nous rendre compte que nous maltraitons la réalité en la découpant en morceaux ?


Avicenne est un philosophe prémoderne qui appartient à un temps que nos contemporains présentent comme révolu. Il développe des formes précritiques de la pensée dont les chantres de la fin de la métaphysique ne veulent plus. Peut-être ce que vous appelez hybridation désigne-t-il ce à quoi ont aspiré les grandes figures du Moyen Âge, ces centaures qui ont en effet eu un pied dans plusieurs mondes. La pensée de la complexité me semble être l’équivalent, aujourd’hui, de cette hybridation des savoirs que vous appelez de vos vœux. Cela vous paraîtra sans doute paradoxal, mais je crois qu’il faut rechercher dans notre incapacité à transmettre des savoirs élémentaires et à désirer la simplicité la cause de notre incapacité à former les jeunes gens à la complexité et à susciter des personnalités originales susceptibles d’habiter avec aisance plusieurs mondes de l’esprit.

1) Gabrielle Halpern, « Tous centaures ! Eloge de l’hybridation » (Le Pommier, 2020).

Crédits photo Philippe Devernay