Faut-il avoir peur de la sobriété foncière ?

Tribune de Jean Dumonteil, secrétaire général du Global Local Forum, spécialistes des politiques publiques territoriales



Pourra-ton encore programmer demain un lotissement, installer une nouvelle zone d’activité et continuer l’étalement urbain qui était la marque de l’aménagement urbain jusqu’à présent ? Le constat est connu : En France, 20 à 30.000 hectares d'espaces naturels, agricoles ou forestiers sont artificialisés chaque année. Reprenant l’objectif de "zéro artificialisation nette" (ZAN), inscrit en 2018 par Nicolas Hulot dans le plan biodiversité, la loi “climat et résilience“ du 22 août 2021 fixe les conditions de sa mise en application.


En cette rentrée où se succèdent à un rythme accéléré les congrès d’associations d’élus locaux, le Premier ministre Jean Castex s’est voulu rassurant. S’exprimant devant les maires de l’Association des petites villes de France, le 10 septembre, il a d’abord rappelé à juste titre qu’il fallait agir car « l’artificialisation des terres progresse quatre fois plus vite que la démographie ». La loi n’interdit pas l’artificialisation des sols mais elle fixe un objectif : réduire de moitié le rythme de l’artificialisation en dix ans. Jean Castex a pris soin de rappeler qu’ « elle ne sera pas appliqué uniformément territoire par territoire ; certains ont été très raisonnables et d’autres beaucoup moins, l’objectif sera donc repris et décliné dans chaque région avec les outils de planification. »


La sobriété foncière appelle assurément un changement de culture dans l’aménagement urbain. La création d’un lotissement dans une petite commune était pour de nombreux maires souvent gage de développement avec l’espoir d’accueillir des familles et de maintenir une école ouverte. Espoir qui rejoignait l’idéal pavillonnaire des habitants mais laissait en déshérence l’habitat ancien de centre-ville. C’est tout l’enjeu des programmes de contractualisation État-collectivités territoriales “Action cœur de ville“ ou “Petites villes de demain“ de reconquérir les centres-villes et centres-bourgs en réhabilitant le foncier bâti aux meilleures normes environnementales de confort, et de transformation de friches avant d’artificialiser de nouvelles surfaces.


Cela suppose aussi de donner aux gens l’envie d’habiter dans ces centres-villes, et donc d’inventer une nouvelle urbanité. Lors de la Rencontre nationale Action cœur de ville qui se tenait deux jours plus tôt, Hélène Peskine, secrétaire permanente du Plan urbanisme construction architecture (Puca), a prôné « une vision positive de la lutte contre l’artificialisation des sols » reposant sur quatre piliers : renaturer (remettre de la nature en ville), intensifier, transformer et densifier. L’architecte-paysagiste Bas Smets a utilement rappelé que la ville est fondamentalement artificielle. La ville européenne médiévale était foncièrement minérale mais la nature était là au-delà de ses remparts. Le paradigme urbain contemporain est totalement différent. Bas Smets promeut donc des microclimats avec l’eau et les plantes comme il l’a fait à Arles autour de la fondation Luma, où 80.000 plantes ont permis une réduction de 8°C de la température.


Développer une sobriété heureuse, c’est le pari de quelques maires qui ont commencé à expérimenter en contractualisant pour cela avec l’État et les agences publiques comme Angoulême qui fait figure de pionnier en mobilisant l’ingénierie du Cerema, le Centre d’expertise du ministre de la transition écologique, pour “désimperméabiliser“ la voirie, les cours d’école et reconvertir des friches.


Je suis sûr qu’au-delà de l’enjeu climatique, il y a dans ces transformations à venir un nouveau modèle social à créer, une nouvelle urbanité à inventer, une nature en ville à partager, de nouveaux espaces de sociabilité à promouvoir. Et peut-être l’espoir de faire tout au long de l’année ce que nos concitoyens ont recherché le temps des vacances : une soirée à l’ombre des platanes sur la place d’un village plutôt que l’enfermement dans son pavillon derrière une haie défensive. Par-delà la réforme technique, regardons de l’autre côté de la haie : peut-on rêver d’un projet de civilisation ?