Questions à Frank Escoubes


Questions à Frank Escoubes, co-fondateur de bluenove, auteur de l’essai « La démocratie, autrement » (Éditions de l’Observatoire, 2021)



Au lendemain du premier tour des élections législatives avec le constat récurrent d’une très forte abstention des Français, votre ouvrage « la démocratie autrement » apparaît d’une brûlante actualité. Comment analysez-vous cette nouvelle crise de confiance entre les Français et leurs représentants politiques ?


Faut-il encore s’étonner de la dégringolade de la participation démocratique en France, scrutin après scrutin ? Avec plus de 52% d’abstention au premier tour des législatives, un nouveau record est atteint. N’est-il pas temps de considérer que l’élection est dorénavant lestée d’un taux quasi-incompressible d’abstention parce que les candidats, les partis et les médias vivent encore sur le mythe du « citoyen-électeur » comme figure indépassable de la « cible » électorale, dans un vocabulaire qui fait penser à une « prise de guerre » à capturer ?

La crise de confiance envers le personnel politique n’est plus une découverte : la représentation, cette transcendance des hommes et des femmes « investis », est devenue pour beaucoup une trahison. Les institutions ne font guère mieux, surtout lorsqu’elles dévoilent leur illogisme apparent : deux mouvements politiques, Ensemble et la NUPES, à quasi-parfaite égalité de votes dans les urnes se voient récompensés très différemment en nombre de sièges à l’Assemblée ! La perception d’une telle injustice de la République est de moins en moins acceptable et acceptée, dans un climat de défiance et de cynisme généralisés.


On peut alors ergoter sur l’alchimie institutionnelle à imaginer pour « ramener au bercail la brebis égarée » (reconnaître le vote blanc, déployer le vote électronique, légaliser le vote à 16 ans, insuffler de la proportionnelle à l’Assemblée, etc.), il est peu probable que ces ajustements aient des effets notables sur l’engagement de nos concitoyens. Réfléchir ainsi, c’est céder au réflexe d’une démocratie électorale-représentative. Or, notre régime démocratique est bouleversé : le citoyen est devenu pluriel, il s’est « archipélisé », il est à la fois multiforme et insaisissable.


Il y a le citoyen qui décroche, le citoyen-déserteur, celui qui « lâche l’affaire » et qui « s’en cogne », comme titrait le magazine Marianne, car il n’a plus la confiance nécessaire pour jouer le jeu.


Il y a le citoyen-vigilant, qui est devenu surveillant de l’action publique, en attention permanente. Celui qui évalue, note, filme les manifs (à l’affût d’une dérive policière), se transforme en lanceur d’alertes.


Il y a le citoyen-acteur, qui intervient directement dans la vie politique. Qui organise les Primaires populaires pendant la présidentielle. Qui intente un procès contre l’État français pour inaction climatique. Ringardisant presque, au passage, la figure plus conventionnelle du citoyen-manifestant.


Et il y a bien d’autres profils encore, entre ceux qui refusent purement et simplement l’axe gauche-droite, ceux qui conditionnent leur vote à une métapolitique de type Green Deal et ceux qui convoquent une sixième République.

Le quatrième pouvoir n’est plus celui de la presse. C’est celui du peuple. Du peuple-roi pourrait-on dire, si cette formulation, pourtant juste, ne donnait le sentiment d’une critique sous-jacente, comme dans l’expression « enfant-roi ». Car en tant que constituant du peuple-roi, le citoyen n’a peut-être jamais été aussi adulte.


Vous écrivez dans votre ouvrage : « « On change rarement d’avis lors d’un débat. On change d’avis avec le temps. C’est donc à l’ensemble des rythmes politiques qu’il faut s’attaquer ». Qu’entendez-vous par là ?


Curieuse litanie que cette référence constante au « débat public ». Quand on sait, en pratique, le peu d’impact que peut avoir un débat sur le changement d’avis de l’interlocuteur. Seuls 3,5% des participants aux 10 000 réunions d’initiative locale ayant eu lieu pendant le Grand Débat National dans les mairies, salles des fêtes, écoles et cafés de la République ont effectivement déclaré avoir modifié leur point de vue à l’issue des échanges. Autant dire epsilon, a fortiori si on considère le taux structurel d’indécis dans la population.


Le débat sert d’abord et avant tout à informer et à éduquer, les dynamiques de « conversion » étant l’exception. Seule une exposition continue à différents argumentaires étayés par de multiples bases de faits peut, par sédimentation progressive, au fil des mois et des années, et par le truchement d’une multitude de situations et de formats (échanges entre amis ou en famille, reportages, documentaires, films, articles de presse, événements médiatiques, etc.), provoquer un glissement d’opinion. Il aura fallu une génération entière pour que le port de la ceinture de sécurité en voiture devienne une évidence.


Dans ce contexte, que signifient deux heures de débat télévisé dans l’entre-deux tours ? Un anachronisme cognitif. Un Grand Débat National en deux mois ? Un pur oxymore. Un Brexit tranché en 24 heures de scrutin ? Une impensable hérésie. Personne n’aura donc pensé à l’idée, pourtant simple et évidente, de faire voter les Britanniques deux fois sur la sortie de l’Union Européenne, à 6 ou 9 mois d’intervalle afin de prendre conscience des conséquences d’un vote qui engage à la fois tout un pays et tout un continent ? C’est à la rythmique démocratique qu’il faut s’attaquer, en refondant l’ensemble du Chronos politique.


Emmanuel Macron a lancé le concept de « débat permanent ». Rarement telle vérité est sortie de la bouche d’un politique. Mais qui aura le courage de s’attaquer au totem des 100 premiers jours de la mandature, qui consacre la nécessité absolue de faire passer les « réformes dures » pendant le premier trimestre du nouvel exécutif ? Le respect du temps se heurte, et se heurtera encore amplement, à l’impatience des politiques.


Les sondages et référendums sont-ils des outils démocratiques obsolètes ? Doit-on utiliser les outils numériques du XXIe siècle pour construire une nouvelle démocratie ?


Le référendum est un bazooka démocratique. Et les sondages en sont les roquettes.

On oublie en effet que la décision politique n’est pas un objet en suspension : elle n’est jamais isolable des arbitrages qu’elle induit, et ne peut se prendre dans l’ignorance des impacts systémiques qu’elle a sur d’autres décisions. Décider en démocratie, c’est pratiquer un fragile mikado.


Rappelons trois courtes vérités :

  • Le référendum est un droit sans obligation. Il n’est conditionné constitutionnellement à aucune délibération publique organisée préalable. Il hystérise et polarise sans nécessité de rationalisation.

  • Le référendum crée une forme d’irresponsabilité collective car on ne peut se retourner contre le décideur en cas d’échec. Jamais dans l’histoire de ces plébiscites a-t-on incriminé le peuple pour un mauvais bilan politique.

  • Le référendum définit le « quoi » et non le « comment ». Or, c’est dans l’art de faire et dans les détails de la mise en œuvre que l’on reconnaît le politicien habile et gestionnaire. C’est pour cela que la politique est un métier. D’ailleurs, les instances représentatives (Assemblée Nationale, Sénat) ne s’imposent nullement l’artifice d’un choix binaire.

Faisons précisément confiance aux nouvelles méthodes de démocratie participative pour transcender ce vieux réflexe de « démocratie d’acclamation » si cher à Jean-Jacques Rousseau, lequel refusait le principe même de délibération car le peuple avait, disait-il, instinctivement raison. L’histoire des démocraties, des populismes et des démocratures est depuis passée par là.




Ne pensez-vous pas que la question n’est pas seulement celle des outils, mais aussi celle du sens ? Vous répondez à une partie de la problématique, mais l’autre partie n’est-elle pas de substituer la politique à la communication ?


C’est la raison pour laquelle je ne réponds pas à la question précédente par les outils, fussent-ils numériques, mais par la méthode qui doit toujours respecter un objectif premier : responsabiliser le citoyen dans la conduite des affaires publiques. Sans jamais donner l’illusion d’un droit sans devoir, d’un vote sans responsabilité.


Et ce n’est pas une position facile : la communication se marie mal avec l’introspection citoyenne chère à Bruno Latour (de quoi ai-je vraiment besoin ? A quoi suis-je prêt à renoncer ?), ni avec les arguties d’une délibération collective entre différentes parties prenantes autour du système de santé ou du fonctionnement de la justice. Elle a besoin du choc de la confrontation et du vacarme du résultat révélé (si possible au 20 heures). Elle vit du slogan, du clash et du pathos. La démocratie participative est, en comparaison, un long fleuve tranquille, beaucoup moins télégénique qu’un pugilat entre ténors de la rhétorique politique. Même quand elle se veut transparente et communicante, comme ce fut le cas lors de la Convention citoyenne pour le Climat (laquelle fut la plus publicisée des démarches participatives), la participation citoyenne demeure un processus laborieux, lentement pédagogique (il faut rappeler les « essentiels »), composé d’essais-erreurs, d’arguments imparfaits et de consensus que les journalistes qualifieront immanquablement de « mous ».

En somme, « faire démocratie » ensemble, en engageant davantage le citoyen, relève d’une pratique artisanale qui est au cinéma expérimental ce que les réquisitoires dans l’hémicycle du Palais-Bourbon sont à la scène hollywoodienne.




En conclusion de votre ouvrage, vous appelez au lancement d’un véritable plan « Démocratie 2030 ». Pouvez-vous nous décrire les méthodes de cette initiative ?


Au-delà de la crise de confiance des citoyens, déjà évoquée, se manifeste une véritable « crise cognitive » qui se traduit par l’impossibilité pour le citoyen d'exercer un raisonnement démocratique. En effet, ni les médias conventionnels (dictature de l’immédiateté), ni les réseaux sociaux (bulles communautaristes, infox), ni l’Internet et ses moteurs de recherche (oligarchie des sites référencés par le moteur de recherche de Google qui privilégie le premier au détriment de tous les autres) ne permettent de restituer au citoyen une information nuancée et respectueuse de la complexité d’un sujet social ou sociétal.

L’emphase politique a été mise sur la lutte contre les fake news, qui ne représentent pourtant qu’une partie infime de la désinformation citoyenne.


La démocratie a donc besoin d’un nouveau mode d’organisation des savoirs : cela suppose une réarchitecture de la manière dont les citoyens s’informent et débattent sur le Web, afin d’évoluer vers un "Web du débat public" serein et transparent. Nulle démocratie ne peut durablement tolérer que son espace naturel de débat public soit livré aux contraintes et aux algorithmes des réseaux sociaux commerciaux.


Il est urgent de lancer un Plan Démocratie, impulsé par l’État, visant à construire une filière d’excellence française et européenne autour de l'émergence d'un ensemble de services Web alternatifs aux GAFAM, et répondant à l'objectif d'éclairer le citoyen dans ses choix démocratiques. Une telle filière industrielle, de même ambition que le plan Intelligence artificielle ou le plan Hydrogène, doit être soutenue en fonds propres et en capacités de financement afin de permettre à moyen terme la naissance de licornes françaises de la démocratie, ayant vocation à exporter le savoir-faire hexagonal auprès de l’ensemble des démocraties libérales dans le monde.