Éloge de la petite patrie et de l’universel



Tribune de Jean Dumonteil, secrétaire général du Global Local Forum, spécialistes des politiques publiques territoriales




De la petite patrie de notre ville ou de notre quartier jusqu’à la terre-patrie, nous vivons tous aujourd’hui nos attachements à de multiples échelles qui ne sont pas exclusives les unes des autres. Si nous vibrons à l’hymne national, si nous nous enflammons pour nos champions tricolores, sportifs, artistes ou intellectuels, nous, Français, avons toujours la tentation et la vanité de nous croire le centre du monde.


« Le patriotisme, c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres », a magnifiquement dit l’écrivain diplomate Romain Gary. En ces temps troublés où la xénophobie progresse parmi nos concitoyens, il ne faut pas oublier que la République française n’est grande que quand elle se hisse à la hauteur de son idéal universaliste et émancipateur. Il y a encore beaucoup à faire pour que le pays de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen devienne concrètement le pays des Droits humains. Le message universel de la France demeure et la force des mots d’un Victor Hugo ou Albert Camus fait dire à tant de francophones que la langue française est leur véritable patrie.


« Dans un pays comme la France, il y a beaucoup de divisions géographiques ou administratives qui peuvent être discutées : la province, la région, je ne sais quoi encore. Mais il y a deux réalités vivantes auxquelles personne ne peut toucher sans mutiler ou peut-être même sans tuer ce pays : en haut l’État, en bas la commune ; la commune, cellule vivante de la Patrie, la commune, famille élargie », déclarait Édouard Herriot, maire de Lyon en ouverture du Congrès des Maires de France en 1945. C’est bien là que s’exprime la petite patrie, à l’échelle du quartier ou du village, matrice de nos vies sociales.


L’éloge du local porte-t-il en lui le risque de repli sur soi, les nôtres avant les autres ? Non, cela n’est pas contradictoire avec le grand large, le sentiment d’appartenance à l’universelle humanité que notre centenaire national Edgar Morin a si bien décrit dans son livre Terre-patrie, et qu’a encore révélé la pandémie vécue partout sur la planète. Mais nos vies sont constituées de repaires qui sont autant de repères. Ce qui est proche, c’est là où sont nos proches, des lieux qui nous construisent, dans toutes les étapes de la vie, des modes de vie, des coutumes, une atmosphère. Elle est là cette patrie première. Si au hasard des mobilités professionnelles ou familiales, elle peut s’oublier, elle rejaillit toujours aux moments cruciaux de notre vie, comme le rosebud de Citizen Kane.


L’écrivain voyageur Patrice Franceschi a livré cette belle définition : « Si vous demandez ce qu’est une patrie, je vous réponds : le lieu où tout ce qui arrive aux autres vous arrive à vous-mêmes », (Patrice Franceschi, Éthique du samouraï moderne, Grasset 2019). En réalité, l’expression réelle du patriotisme, c’est la fraternité. Le seul sentiment patriotique qui vaille ne peut être que fraternel. Alors, il n’y a plus de “nous“ et “eux“, mais seulement le “nous“ qui nous fait infiniment et humblement humain.