Pur produit de l’âge des Lumières et de la Révolution française, le musée a une vocation civique




Entretien avec Paul Lang, Directeur des musées de la Ville de Strasbourg


Le Musée d'art moderne de Strasbourg a ouvert ses portes aux donneurs de sang, au mois d’avril dernier. Le don du sang a eu lieu au sein même des salles du musée. Près de 200 donneurs de sang ont pu ensuite visiter gratuitement sept salles du musée. Un moyen de relancer les dons de sang, au plus bas depuis la pandémie… Quelle magnifique initiative ! Comment l’idée est-elle venue et comment avez-vous vécu ce moment ? Quel en a été le succès? Allez-vous recommencer cette initiative?


Lorsque l’Établissement Français du Sang nous a contactés, nous n’avons pas hésité une seule seconde. C’était une excellente initiative et nous avons malheureusement dû refuser de potentiels donneurs, car les créneaux ont été très vite remplis. Ce moment était d’autant plus spectaculaire que le musée rouvrait ses portes juste pour cette occasion-là ; cela redéfinissait en quelque sorte le rôle du musée et nous avons donné un accès à un certain nombre de salles par l’intermédiaire de notre service éducatif et culturel.


Le succès a été à la fois du côté des donneurs et du côté médiatique, car la nouvelle de ce partenariat s’est répandue partout dans le monde ! Je ne pensais pas que nous allions avoir un tel succès. Il y a eu des images très fortes de cohabitation entre la culture, les œuvres d’art et cette nouvelle mission, qui redéfinit le rôle des musées.


Personnellement, cela m’a beaucoup touché. En voyant ces donneurs dans les salles du musée, j’ai pensé au foyer de la Comédie française pendant le siège de Paris en 1870/1871, qui avait été reconverti en hôpital. J’ai également pensé aux images de l’hôtel particulier de Sarah Bernhardt, qu’elle avait entièrement réorganisé pour soigner les blessés de guerre, tant pendant la guerre franco-prussienne que pendant le premier conflit mondial.


Ce sont des messages importants ; la culture en période de crise a un rôle structurant et fédérateur. Il y a toute une tradition pour cela, en particulier au XIXe siècle, avec l’esprit qui préside à la Croix-Rouge.


Face à un tel succès, l’Établissement Français du Sang nous a recontactés… Comme vous le savez, je suis à la tête du réseau des musées de la Ville de Strasbourg, qui compte dix musées et un monument historique (le musée des Beaux-arts, le musée des Arts décoratifs, le musée archéologique, le musée de l’œuvre de Notre-Dame, le cabinet des estampes et des dessins, le musée Alsacien, le musée zoologique, le musée historique, le musée Tomi Ungerer, le musée d’art moderne et contemporain et l’Aubette 1928). Je suis heureux que deux autres institutions culturelles puissentbénéficier de cette image citoyenne : le Palais Rohan et l’Aubette 1928, qui se situe Place Kleber. En septembre, nous accueillerons la 2e édition au Palais Rohan, puis en février 2022, ce sera le tour de l’Aubette 1928. Puis en mai 2022, ce sera de nouveau le tour du Musée d’art moderne et contemporain. L’idée est de faire un roulement ; nous avons décidé de réaliser cette opération à un rythme de trois fois par année.


Ce qui m’a frappé en tant qu’observateur, c’est qu’il y avait des habitués, bien sûr, mais il y avait également des donneurs qui n’étaient jamais venus au musée. C’est très beau, car cela peut avoir une fonction incitative. Cela peut encourager le désenclavement, l’inclusion et la circulation des publics. Le plus important est de mettre en avant le fait que la culture a d’abord une fonction citoyenne. Pur produit de l’âge des Lumières et de la Révolution française, le musée a par essence une vocation civique… Ce partenariat avec l’EFS était aussi l’occasion de le rappeler.


Cela interroge sur la place du musée dans la cité, le rôle qu’il peut jouer… Quel peut être le rôle du musée au XXIe siècle? Est-ce que la crise sanitaire va bouleverser la manière dont on conçoit les musées, leurs activités? Et si tous les musées devenaient des tiers-lieux?


En effet, à mon sens, le musée doit être un lieu de mixité sociale et générationnelle. Il constitue un marqueur dans le tissu urbain et dans la Cité. C’est un lieu fédérateur, un lieu de générosité. Les personnes qui ont donné leur sang en avril dernier ont donné, mais ils ont également reçu.


Les musées définis comme simples lieux d’exposition d’œuvres d’art, c’est fini ! La grande majorité des musées sont déjà dans une multiplicité d’activités, ce sont déjà des formes de tiers-lieux, tout simplement, parce que, dans un musée, ce qui est au centre, ce sont autant les œuvres que les publics ! C’est aux Conservateurs et Conservatrices et au service éducatif et culturel d’ assumer le lien entre les œuvres et les publics.


Cette crise sanitaire a servi d’accélérateur, de révélateur… Pour le pire, comme pour le meilleur. Pour le pire, lorsque nous avons entendu que nous n’étions pas essentiels. Cela a été un véritable choc. Pour le meilleur, parce que ce traumatisme a révélé une formidable solidarité au sein du monde des musées et a mis en relief une salutaire créativité. Il a réveillé les énergies et de nombreuses personnes se sont battues pour les musées, pour la culture. Cette crise est un révélateur, un marqueur de nos valeurs.


Quels liens votre réseau de musées et de monument entretient-il avec la ville de Strasbourg, et au-delà? Quel est son ancrage territorial?


Administrativement, nous sommes en régie de la Ville de Strasbourg, à travers l’Adjointe à la Maire aux arts et à la culture, en plus de la supervision par le ministère de la Culture. Il y a un très fort ancrage local : le patrimoine des onze institutions du réseau est un reflet de la spécificité strasbourgeoise : de sa culture, de ses valeurs, de ses drames, de son histoire.


Il y a par exemple, bien évidemment, de nombreux partenariats avec les écoles, dans le cadre périscolaire, y compris pendant le confinement. Pour les enfants de parents du corps médical par exemple, qui continuaient à être scolarisés, nous avons mené des actions hors les murs, - puisque nous ne pouvions pas les recevoir -, avec des valises pédagogiques (vidéo, image, fac-similés, objets).


Georges Henri Rivière, le père du musée moderne, disait que : « Le succès d’un musée ne se mesure pas au nombre de visiteurs qu’il reçoit, mais au nombre de visiteurs auxquels il a enseigné quelque chose..." Qu'en pensez-vous?


Je ne peux que souscrire à cette affirmation, en espérant vivement que le nombre de visiteurs que nous accueillons équivaut à celui à qui nous avons appris quelque chose ! Je n’en suis pas toujours certain quand je vois des touristes déambuler dans la Grande Galerie du Louvre en regardant les œuvres exclusivement à travers l’écran de leur téléphone portable…Le rôle du musée doit correspondre à un idéal classique : être à la fois un lieu d’instruction et un lieu de plaisir. Ce sont les mots de de La Bruyère : « instruire et plaire ». Cette dialectique classique a toujours tout son sens aujourd’hui. L’idéal, lorsque l’on sort d’un musée, est de se sentir à la fois plus intelligent et plus sensible… Et je suis de ceux qui sont convaincus que la sensibilité est une forme d’intelligence.