Livres ou oenologie, Benoît Séverac, toujours à fond

Auteur prolifique de romans noir ou pour la jeunesse, le romancier toulousain s’est forgé une solide culture du vin au gré de sa carrière… d’enseignant



Les apogées de Benoît Séverac


Quand il arrive avec un gros sac sur le dos et un autre à la main, on se souvient que, la veille, Benoît Séverac avait une séance de signatures dans une librairie de Bourg-la-Reine. Il a dû y apporter des exemplaires de son dernier livre, « Le Tableau du peintre juif », il repart avec ceux qu’il n’a pas dédicacés. Romancier, c’est parfois physique, surtout quand on vient de loin. On le mesurera mieux encore au moment du café, quand il réalisera qu’il s’est trompé sur l’horaire de son train pour Toulouse et devra filer avec son lourd chargement, à pied, vers la gare de Lyon. En espérant une place sur un TGV.


Pour le moment, son intuition ne l’a pas lâché. D’un coup d’œil sur les rayonnages de la cave Apogé-Austerlitz, il a vite repéré un excellent Châteauneuf-du-Pape qu’il connaît et apprécie, un Domaine de la Janasse 2019. A peine assis, nous voilà au cœur du sujet. Place à la pratique : pour lui, un verre de Barbera d’Asti 2021 sur la salade burrata, pour moi El Pinot de Loire de la même année sur la saucisse purée. Benoît Séverac nous résume alors les chapitres les plus récents de son parcours, du précieux coup de pouce de « La Grande Librairie » pour « Tuer le fils » au long chantier du roman qui a suivi.



« Une double vie de dingue »


Cette année est la première où il n’enseigne plus et se consacre entièrement au livre : recherches, écriture, salons, ateliers … « Je ne pouvais plus continuer à exercer deux métiers, mon rythme biologique n’est pas celui-là. Maintenant, je n’écris pas davantage mais j’écris quand je veux, ça fait toute la différence, et surtout je lis quand je veux. » Auparavant, mi-prof d’anglais et mi-écrivain, sa tendance à ne rien faire à moitié lui valait une vie de dingue : « Longtemps, je me suis vu comme quelqu’un d’inconstant, qui ne va pas au bout de ce qu’il entreprend. Je me mets au judo et je deviens prof de judo, je découvre le vin et je passe un diplôme de dégustation, etc. J’ai de l’appétit pour tout, tout m’intéresse, j’aime naviguer dans tous les milieux. »


D’où notamment les multiples références au vin que détaille sa bio d’écrivain (diplômé WSET, dégustateur, prof dans une école d’œnologie, etc.). Mais pour y arriver, on remonte plus loin en arrière. « Mes parents n’étaient pas riches mais mon père m’a appris très rapidement d’où venait le vin, comment il était produit, et puis surtout à l’apprécier. Cela aide à faire la différence entre déguster et boire, ce que j’ai appliqué à tout, notamment la nourriture. On devient un peu bouddhiste, on mémorise les saveurs et les parfums, on leur met des étiquettes. » Les bases étaient là quand le jeune prof d’anglais de Haute-Garonne a été nommé dans un lycée agricole au sud de Colmar. Mutation salutaire dans une région bénie pour son ensoleillement, ses sols, sa pluviométrie. « La Riviera alsacienne, c’est là qu’est né mon intérêt pour le vin côté production ».




Révélation en Alsace…


On lui a confié une classe de Bac Pro en « viti-oeno » (viticulture-œnologie), l’immersion a été totale. « Là, tous les jours, vous dégustez, vous êtes en cave, vous faites les vendanges, vous baignez dedans. C’était un village riche d’une quinzaine d’étiquettes (domaines NDLR), où 280 habitants sur 350 vivaient de la vigne. Comme on ne peut pas enseigner l’anglais à une filière viti-oeno sans bien parler de vin, j’ai passé mes diplômes WSET 1 et 2. » Les circonstances se sont ajoutées à sa tendance naturelle à ne jamais lever le pied. « C’était le moment où le vignoble alsacien, orienté jusque-là vers l’Allemagne et le Danemark, se tournait davantage vers les Anglo-Saxons. Je faisais tout en anglais, guider les visites de vignobles et de chais, traduire les plaquettes, encadrer les dégustations, accueillir les clients. »

Une dernière gorgée de Barbera et petite pause pour résumer ses impressions : « Du soleil mais pas trop, beaucoup de fruit rouge, un nez discret, la juste acidité. En fin de verre, des arômes qui remontent de chocolat et de réglisse. » Et on repart pour l’Alsace. « J’étais le prof d’anglais du lycée où tous les jeunes du village étaient passés. On me rémunérait en bouteilles, ou pas du tout… Je me suis formé à la dégustation auprès du CIVA (Comité interprofessionnel des vins d’Alsace NDLR), où j’ai obtenu l’agrément. J’ai passé là-bas six années où j’ai développé mes compétences linguistiques et techniques. Six ans où je n’ai rien écrit à cause de mon emploi du temps de jeune prof et de jeune papa. »


… avant d’approfondir à Toulouse


Aucun roman publié alors, mais un bagage qui va l’accompagner partout, de cette période fondatrice jusqu’au retour à Toulouse, pour des cours d’anglais à l’école vétérinaire et en diplôme national d’œnologie. Une phase de perfectionnement. « Je leur apprenais comment dire les choses en anglais, eux partageaient avec moi ce qu’ils avaient déjà appris comme caviste ou maître de chais. J’ai aussi pris part aux panels du CIVSO (Comité interprofessionnel des vins du sud-ouest NDLR), des groupes de 18 ou 20 personnes qui dégustaient des bouteilles d’une même appellation prélevées dans la distribution afin de s’assurer que la qualité correspondait au cahier des charges. »



Idéal pour se former le palais et faire de belles rencontres. « En DNO, on croise tous les profils d’étudiants, des gens qui ont été médecin, journaliste, prof d’histoire, contrôleur de qualité dans l’industrie agro-alimentaire… et qui un beau jour veulent une activité professionnelle ayant du sens. Pas mal d’étrangers également, venus du nouveau monde, et aussi des gens en reconversion. C’est très sain toutes ces remises en question. Cela fait des promo super intéressantes. »





Des Juifs spoliés aux Indiens opprimés


Installé dans les quartiers nord toulousains avec sa compagne romancière Maïté Bernard, Benoît Séverac a dès lors beaucoup écrit. À ce jour, il en est à quatorze titres publiés, romans noirs ou pour la jeunesse. « Le Tableau du peintre juif » lui a pris quatre ans, avec des séjours en Israël et en Espagne pour se documenter sur la fuite des juifs de France et leur spoliation. Investi sans retenue dans une histoire à l’origine très personnelle. « Mon grand-père avait caché des Juifs sous l’occupation, dont un peintre qui a survécu et est revenu après la guerre lui offrir une toile dont j’ai finalement hérité. Le peintre était connu dans l’entre-deux-guerres et son tableau, sans être un chef-d’œuvre, n’est pas non plus une croute. Quand j’ai découvert sa valeur sur Google, je me suis moqué de ma propre vénalité. Je tenais une histoire… »


On a rebondi sur un verre de Gigondas qui « sent la garrigue, les épices, le thym… », Domaine des Bosquets 2018, quand vient l’heure de conclure. On prend date. « Mon prochain livre sera un roman pour adolescents, à paraître chez Syros en février 2023, qui se passe chez les Indiens Oglala Lakota ». Une autre de ses passions, qui l’a déjà mené jusqu’en Oklahoma et inspiré deux précédents livres. On survole la politique hostile de Donald Trump, le combat des Sioux de Standing Rock contre l’oléoduc du Dakota, la reconnaissance des écrivains amérindien… On aurait encore tant à dire s’il n’y avait ce TGV manqué. On reprendra un jour, ici ou là-bas, avec à portée de main des livres et du vin.


Philippe Lemaire