Le commerce et sa présence territoriale sont des priorités sociétales



Interview de Emmanuel Le Roch, Délégué général de PROCOS


Le commerce représente en France près d’un million d’entreprises et 3,2 millions de salariés. C’est un enjeu vital pour nos territoires et leurs dynamisations. Avez-vous le sentiment que les pouvoirs publics sont suffisamment attentifs au « premier employeur privé » de notre pays ?


En premier lieu, j’ai le sentiment que, malheureusement, le commerce reste mal connu des pouvoirs publics qui le réduisent, la plupart du temps, soit au petit commerce de centre-ville, soit à la grande distribution alimentaire. Ils oublient le plus souvent toutes les enseignes non alimentaires. Or, le commerce, c’est 19,3 % de l’emploi privé, plus que l’industrie. De plus, 6 % des entreprises représentent 64 % des salariés. L’économie du secteur, c’est surtout des PME/ETI/Grandes entreprises, non des TPE.


La succession des crises sociales depuis 2015, la crise de la Covid et la guerre en Ukraine ont fragilisé une partie importante des acteurs du commerce, confrontés également à une révolution digitale, une transition énergétique et de nouveaux usages. Comment accompagner ces transitions dans ces conditions et renforcer l’attractivité de ce secteur ?


Certains secteurs sont effectivement fragilisés, en particulier l’équipement de la personne, la beauté-santé. En effet, d’autres, tels que l’équipement de la maison, le sport, l’alimentaire spécialisé, sortent plutôt dynamisés par la crise Covid. Toutefois, les fondamentaux des secteurs sont bousculés par l’augmentation du poids du ecommerce, la baisse de fréquentation des points de vente, et l’obligation d’investir vite pour accélérer les transformations digitales et écologiques. L’urgence, c’est l’investissement et l’équité entre les modèles de vente, il faut donc : permettre l’investissement en allégeant le poids des prêts garantis par l’Etat, améliorer la rentabilité en allégeant la fiscalité portant sur le point de vente et réduire les coûts immobiliers.


A quelques semaines des élections présidentielles vous avez présenté un livre blanc « transformer le Commerce : un enjeu vital pour la France ». Quelles sont pour vous les grandes priorités des cinq années à venir pour accompagner la mutation du commerce ?


La première priorité politique est d’afficher que le commerce et sa présence territoriale sont des priorités sociétales et qu’il faut mettre en œuvre un plan commerce ambitieux pour accélérer la transformation de ses acteurs et les pérenniser. Il faut un ministre du commerce obsédé par cet objectif et chargé de mettre en œuvre ce plan inscrit dans le temps et disposant de moyens pour agir sur la fiscalité, soutenir l’investissement, agir en interministériel pour appréhender les impacts des autres ambitions (écologiques …) sur les activités du commerce et les points de vente …


Le commerce physique est soumis à de nombreuses taxes locales, mais également à la Taxe sur les surfaces commerciales (Tascom), la Taxe sur la publicité extérieure (TLPE)… Comment corriger cette distorsion de concurrence avec les acteurs du commerce en ligne et plus particulièrement des « pure players » ?


La mise en œuvre est complexe, mais la première étape est la volonté politique. C’est une véritable ambition d’agir fiscalement pour permettre le maintien de l’activité commerce dans les territoires, parce qu’au-delà du rôle économique, le commerce et le commerçant ont un rôle essentiel dans l’emploi local et la qualité de vie des citoyens. Si l’ambition politique est actée, les modalités seront trouvées. L’un des principaux blocages en matière de réforme fiscale en la matière est l’impact sur les recettes fiscales des collectivités locales qui ont peur de perdre leurs recettes. Une solution doit donc être trouvée en amont sur ce point, l’Etat doit trouver des solutions et s’engager. Cette étape passée, les maires sont obligatoirement concernés par l’objectif de disposer d’un commerce dynamique dans leurs territoires.


La loi de finances pour 2020 a complété́ le dispositif des ORT en permettant aux villes et intercommunalités d’exonérer partiellement ou totalement de CFE, CVAE ou de taxes foncières, les PME commerciales ou artisanales situées en centre-ville. Est-ce une bonne mesure ?


Oui, c’est une mesure incitative, fléchée géographiquement, qui permet de soutenir les acteurs qui investissent dans des zones définies en amont et s’inscrivent dans une politique locale du commerce avec des objectifs, des priorités. La condition de réussite est que le diagnostic et les périmètres définis soient réalistes et prennent en compte la réalité des conditions d’exploitation d’un commerce aujourd’hui et demain (accessibilité, …).


Selon la philosophe Gabrielle Halpern, dont les travaux de recherche portent depuis de nombreuses années sur la notion d’hybridation, la grande révolution qui attend le commerce est celle de l’hybridation. Elle entend par là non par un classique « e-commerce/commerce physique », mais une métamorphose des magasins physiques en tiers-lieux mêlant culture, pédagogie, sport, jeu ou encore art, permettant d’attirer de nouveau les clients et de créer une véritable hybridation sectorielle, économique, sociale et générationnelle. Qu’en pensez-vous ?


L’un des principaux enjeux des lieux physiques (magasins, lieux de commerce, centres villes, centres commerciaux) est la fréquentation, les raisons pour lesquelles un citoyen ferait l’effort de se déplacer, alors qu’il peut faire tant de choses sur son seul smartphone. Cette hybridation, cette mixité d’usage au sein du point de vente existe chez certaines enseignes, mais de manière assez timide tant il est complexe d’être durablement bon dans des métiers différents et compte tenu des coûts immobiliers qui rendent difficiles la rentabilité des modèles économiques. Il faut tendre vers ces expériences multiples, est-ce que l’hybridation doit se retrouver au sein d’un même espace d’un seul commerce, ou ne doit-elle pas être approchée plutôt dans la coexistence d’activités multiples et juxtaposées au sein d’un espace géographique tel qu’un centre commercial ou un centre-ville ? Cette seconde approche est peut-être plus réaliste et a plus de chance d’aboutir. Reste toutefois la difficile question des modèles économiques.