La BD est un objet hybride, par excellence !


Entretien croisé entre Gabrielle Halpern et Didier Petetin




La bande dessinée « La Fable du centaure » (HumenSciences, Paris, 2022) sort le 2 février et est disponible dans toutes les bonnes librairies ou en commande en ligne. Cette fable qui se déroule dans un univers strictement animalier raconte l’histoire d’une jeune centaure, dont le père est un cheval et la mère, une humaine. Un pied dans chaque monde, ni vraiment d’un monde ni vraiment de l’autre, elle nous ressemble pourtant dans nos contradictions, nos identités multiples, et elle ressemble à la société telle qu’elle est en train de se transformer. D’une manière décalée, cette centaure explore les différentes facettes de cette métamorphose du monde, à travers ses rencontres avec un caméléon, un blob, un saule-pleureur ou encore une souris et cherche dans ce phénomène d’hybridation des raisons d’espérer…


Une bande dessinée écrite par la philosophe Gabrielle Halpern, diplômée de l’Ecole Normale Supérieure, dont les travaux de recherche portent sur le thème de l’hybridation, et illustrée par Didier Petetin, dessinateur amateur passionné, ingénieur diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Métiers et directeur général délégué du groupe Vicat.



Vous venez de publier une bande dessinée, « La fable du centaure » (HumenSciences 2022). Qu’est-ce que la BD représente pour vous ?


Gabrielle Halpern : La bande dessinée représente d’abord un vrai défi. Pour ceux qui connaissent mes travaux de recherche en philosophie sur l’hybridation, j’ai saisi cette occasion pour mettre en œuvre ce que j’écris et dis régulièrement : sortir des cases, faire un pas de côté, jeter son ancre le plus loin possible. Bref, sortir de ce que je connais pour explorer de nouveaux horizons, de nouvelles manières de faire, de penser et d’écrire. Ce n’est pas toujours facile de quitter une zone de confort, mais c’est peut-être ce que j’aime le plus faire dans ma vie… malgré tout ! J’aime beaucoup le peintre Marc Chagall, - si une autre vie m’était offerte, c’est dans l’un de ses tableaux que je la vivrais ! -, et le fait que ses personnages soient si souvent en l’air est une philosophie de vie qui m’inspire : ne jamais s’enraciner, être nomade dans sa tête, survoler de nombreux mondes pour n’être pas emprisonné dans l’un d’entre eux… Être ce que l’on pourrait appeler un « luftmensch ». De ce point de vue, cette bande dessinée m’a aidée à sortir d’une case dans laquelle j’aurais pu être ou me laisser enfermer, elle m’a rendu une certaine liberté.


Par ailleurs, je suis convaincue depuis toujours que le chercheur a une responsabilité dans la communication de ses travaux ; il doit être aussi un traducteur, un passeur pour donner accès à ses recherches au plus grand nombre. Sinon, cela ne sert à rien de passer des années à réfléchir dans son coin, bien au chaud dans le monde des idées ! C’est pourquoi la bande dessinée représente aussi une évidence, un « devoir » ou, encore une fois, une responsabilité.


Didier Petetin : La bande dessinée m’a accompagné toute ma vie, magnifique source d’inspiration, je suis devenu collectionneur à 25 ans et compte aujourd’hui sur mes étagères de très belles dédicaces d’illustrateurs iconiques.


Dessinateur dès mon plus jeune âge, stimulé par un cadre familial plutôt doué en dessin, je me suis nourri des BDs qui pouvaient circuler à la maison.

Passant des heures à dessiner, copier, m’inspirer d’auteurs illustres et décalés, j’ai pris conscience d’avoir développé au fil des ans deux « compétences » :

  1. Un don manifeste pour le dessin et la caricature, renforcé par des heures de travail personnel,

  2. un certain sens de l’humour auquel mon entourage personnel et scolaire n’était pas insensible… au risque de flirter parfois avec l’insolence ( ☺ ).


La BD et le dessin, renforcés par la pratique à bon niveau du judo en compétition m’ont permis de construire une personnalité plutôt robuste et équilibrée, développant des capacités d’observation, d’intégration, d’analyse … pour mieux réagir et surprendre.


Dessins d’actualité, de circonstance, j’adore croquer les situations. La BD était un rêve, c’est devenu une réalité grâce à Gabrielle Halpern. C’était une opportunité unique qu’on ne refuse pas, surtout lorsqu’une jeune et brillante intellectuelle vous le propose. Cela m’apprendra à tendre des perches, on apprend à tout âge.


Enfant, je voulais être « ingénieur maçon » et dessinais déjà des maisons, pierre par pierre. Avec cette BD, mon diplôme d’ingénieur des Arts & Métiers (Gadz’Arts) et mon poste de directeur opérationnel pour la France et directeur général délégué du Groupe Vicat, inventeur du ciment artificiel et Groupe familial français fantastique, j’ai en quelque sorte accompli mes rêves.


Le moment le plus fort fut lorsque j’ai pris pour la première fois entre les mains cet ouvrage, la « Fable du Centaure », j’ai été submergé d’émotion. Je ne prétendrais pas avoir enfanté, mais ce moment fut unique et vraiment très personnel.


Qu’avez-vous appris de cette expérience ?


Didier Petetin : A 54 ans, j’ai appris que j’avais encore beaucoup à faire, que les challenges à tout âge ne se refusent pas s’ils permettent de poursuivre sa voie et progresser encore. Je ne pensais pas obtenir cette qualité de résultat, même si la marge de progression est encore énorme. Je garde l’humilité, les lecteurs apprécieront ou non. Verdict à venir, sans stress car j’ai déjà l’impression de m’être surpassé, le reste ne sera que du bonus.


L’expérience a également permis à ma fille de se révéler à 19 ans, en illustrant la couverture avec talent. Elle a certainement appris à avoir confiance en elle, elle le mérite, son sens du trait est exceptionnel par rapport au mien à son âge. Sublime transmission !


Gabrielle Halpern : Écrire une thèse de doctorat en philosophie sur l’hybridation était une chose ; puis la traduire il y a deux ans dans l’essai « Tous centaures ! Eloge de l’hybridation » en a été une autre. Mais la reprendre pour en saisir la substantifique moelle, afin de la repenser dans un format de bande dessinée est un défi particulièrement intéressant. Ce nouveau support m’a appris à voir mes travaux de recherche sous un autre angle, plus incarné, peut-être plus personnel. Dans une idée que l’on explore, que l’on défend depuis des années, qu’est-ce qui est finalement essentiel ? C’est cette question que je me suis inlassablement posée en imaginant le scénario, en rédigeant les textes de mes bulles… C’est une véritable remise en question que j’ai traversée et qui m’a fait beaucoup réfléchir ; un voyage initiatique salutaire !


Par ailleurs, puisque notre bande dessinée est publiée par la magnifique maison d’édition HumenSciences, - fondée par Olivia Recasens qui a été d’une aide et d’un accompagnement si précieux, ainsi que son équipe -, je suis allée explorer ce thème de l’hybridation… dans d’autres sciences ! Quel bonheur de découvrir de nouvelles connaissances, de nouveaux mondes ! Que ce soit en biologie, en chimie ou en physique, ce thème de l’hybridation est d’une richesse extraordinaire et j’ai encore tant de choses à apprendre, à creuser, à travailler ! Si les êtres humains ont parfois du mal à s’hybrider, il est passionnant de voir que certains éléments chimiques ont, eux aussi, du mal à interagir et que leurs interactions dépendent des conditions atmosphériques, de la température… Les interactions humaines ne dépendent-elles pas, elles aussi, du contexte donné et deux personnes qui se haïssent quelque part ne pourraient-elles pas s’adorer ailleurs ? Réfléchir à la possibilité d’alliage entre deux matériaux m’a fait réfléchir à la possibilité de l’amour, de l’amitié ou encore de la collaboration professionnelle. Les sciences ont tant à nous apprendre ! Cela m’a permis de découvrir les œuvres de Primo Levi, dont on oublie qu’il a été chimiste, et qui décortique les relations humaines et l’être humain, en général, à l’aune de la chimie ou par analogie avec elle… J’ai vu des ponts inattendus entre la physique, la chimie, la biologie et la philosophie, la sociologie, l’anthropologie, la psychologie. Si j’avais eu un tel professeur de chimie, c’est un doctorat en chimie que j’aurais fait, et non en philosophie ! Bref, les recherches que j’ai faites pour l’écriture du scénario m’ont ouvert en appétit de nouvelles connaissances et je rêve d’aller creuser tout cela dans les prochaines années…


Qu’avez-vous appris l’un de l’autre ?


Gabrielle Halpern : Didier est un dessinateur extraordinaire et cette collaboration a été, de ce point de vue, une véritable hybridation ! Je lui suis tellement reconnaissance d’avoir accepté un tel projet ! J’aime sa créativité, sa patience, son humour… Son courage aussi, parce qu’il en a fallu pour dessiner un blob ou illustrer les lieux hybrides que j’imaginais ! Je n’en dis pas plus, car je laisse le lecteur découvrir tout cela… Il m’a enfin appris à aller plus directement à l’essentiel, quand, - le naturel revenant au galop -, j’avais tendance à vouloir mettre trop de texte !!


Dans cette aventure, j’ai réalisé à quel point la BD est un objet hybride par excellence, hybridant, entremêlant, un texte et un dessin, chacun se combinant à l’autre, chacun apportant quelque chose à l’autre, chacun métamorphosant l’autre.


Didier Petetin : J’ai adoré travailler avec Gabrielle. Je ne la remercierai jamais assez pour la confiance qu’elle m’a accordée, et certainement la dose d’inconscience qui l’a poussée à me proposer cette aventure. J’ai découvert le scénario au fil de l’eau, craignant au début à chaque nouveau chapitre d’avoir fait fausse route sur tel ou tel personnage. Mais son travail était précis, efficace, nos échanges étaient brefs et ouverts. J’ai fini par me laisser porter, en confiance, l’inspiration et l’imagination libérées, le dessin s’est progressivement amélioré. C’est une des clés du résultat obtenu. Gabrielle est une très belle personne, un exemple de bienveillance au-delà d’être passionnante et brillante. Nous avons élargi le cercle de réflexion et d’inspiration à nos entourages proches, conjoints, enfants, pour le meilleur avec beaucoup d’humour, moteur de vie. Une superbe aventure. Merci Gabrielle.


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