Comprendre la hausse des prix du gaz et de l’électricité

Michel Derdevet, Senior Advisor EY Parthenon, Président de Confrontations Europe

Jacques Percebois, Professeur émérite, Université Montpellier 1



Ces derniers jours, les médias ont largement abordé l’actualité liée aux différentes hausses, immédiates et futures, des prix du gaz et de l’électricité. Mais, parfois, avec des approximations et/ou des incompréhensions qui supposent quelques rappels sur les « fondamentaux » en l’espèce.


Ne pas confondre prix de gros et prix de détail


Avant toute chose, il importe de bien différencier prix de gros et prix de détail. Le prix de détail du gaz payé par le consommateur domestique est constitué de trois éléments : 1/ le prix de gros, observé sur le marché international ; 2/ les tarifs d’utilisation des réseaux ou « péages d’accès » aux réseaux de transport et de distribution ; 3/ et les taxes (nationales et locales).


Ce sont les prix de gros qui s’envolent aujourd’hui, principalement à cause de la reprise économique mondiale, notamment en Chine. Il y a en plus quelques difficultés pour l’Europe à augmenter ses importations de Russie (le premier fournisseur de l’UE et le deuxième de la France) et ses importations de gaz de schiste américain. Le tarif réglementé du gaz (TRV), qui concerne 3 millions de ménages sur 11, augmente fortement depuis quelques mois puisque le prix de détail suit le prix de gros. Les ménages qui ont abandonné ce TRV au profit d’un contrat en offre de marché subissent la hausse si leur contrat prévoit un prix indexé sur le prix de gros, mais ne la subissent pas s’ils bénéficient d’un prix fixe sur une certaine durée (1,2 voire 3 ans).


Le prix de détail de l’électricité est lui aussi constitué de ces trois éléments : 1/ le coût de production du kWh à la sortie de la centrale ; 2/ le coût d’accès aux réseaux de transport (RTE) et de distribution (Enedis et les ELD) ; 3/ et les taxes. La hausse observée aujourd’hui concerne le prix de gros, donc le prix du kWh qui à la sortie de la centrale est vendu sur le marché européen au jour le jour, heure par heure. Ce prix s’envole en raison principalement de la loi de l’offre et de la demande au sein du marché européen : sur ce marché, le prix d’équilibre est par nature fixé sur le coût marginal (coût en combustible principalement) de la centrale dite « marginale », celle dont on a besoin pour équilibrer l’offre et la demande.


Or, depuis quelques semaines, ce sont les centrales à gaz qui sont marginales une grande partie du temps. On a fermé des centrales nucléaires et à charbon un peu partout en Europe, et les renouvelables, l’éolien en particulier, ont été défaillantes par manque de vent. Comme le prix du gaz augmente, le coût marginal de la centrale marginale augmente. Le prix observé sur le marché de gros est un prix « européen » puisque les marchés sont largement interconnectés. A cela s’ajoute la hausse du prix de la tonne de CO2 (60 euros contre 25 il y a quelques mois encore), ce qui pénalise les centrales carbonées, donc les centrales à gaz.


Pour l’instant la hausse du prix de gros ne s’est pas répercutée en France sur le tarif réglementé de vente (TRV), choisi par encore 23 des 33 millions de ménages. Elle l’a été pour ceux qui sont en offre de marché avec un prix indexé sur le prix de gros. Elle le sera pour les autres en février 2022, lors de la révision du TRV par la CRE, conformément à la législation en vigueur.


Solutions de court et de long terme.


Au registre des solutions à ces hausses, on peut à court terme, pour atténuer la hausse subie par le consommateur, réduire les taxes ou attribuer des chèques « énergie » aux plus modestes. Mais cela peut être coûteux pour les finances publiques, et l’impact reste et restera modeste. Il ne faut pas pour autant « bloquer les tarifs », comme certains le demandent, car l’expérience montre que les effets pervers d’un blocage sont à long terme bien supérieurs aux effets bénéfiques engrangés à court terme. Au demeurant, le renchérissement de l’énergie est une condition sine qua non pour accélérer la transition énergétique vers une « économie bas carbone » ; et des prix élevés incitent également à l’innovation.


A plus long terme, il faut par contre encourager l’efficacité énergétique dans tous les secteurs et privilégier des formes d’énergie à la fois décarbonées et si possible nationales. Ne pas fermer les centrales nucléaires sur des critères qui ne seraient pas liés à des exigences en terme de sûreté fait partie des options à privilégier, tout comme le stockage (notamment stationnaire) des énergies renouvelables intermittentes.


On peut aussi penser à une réforme du marché européen de l’électricité ; mais attention, sans tomber dans un isolationnisme/nationalisme énergétique qui pourrait malheureusement fleurir dans le climat politique ambiant !


Dans un marché interconnecté comme c’est le cas de l’Union européenne, les échanges entre pays sont avant tout gage de sécurité d’approvisionnement et de solidarité face aux aléas ; rappelons-nous le grand black-out intervenu le 4 novembre 2006 en Allemagne, qui aurait pu plonger l’Europe dans le chaos sans le secours des pays voisins ; ou plus récemment, le 8 janvier 2021, la chute brutale de la fréquence dans l’est de l’Europe, compensé efficacement par les effacements de consommation mis en place par les GRT de l’Ouest.


Les interconnexions font certes que les prix sont par nature interdépendants, mais l’Europe peut ainsi se prémunir des risques systémiques liés au repli sur soi, qui ont amené voici quelques mois le Texas à se retrouver « coupé » des Etats voisins avec plusieurs journées critiques à la clef. Le foisonnement des puissances lié aux interconnexions transnationales permet également d’économiser des capacités.


Dernière observation, en France, la hausse du prix de détail serait certes moindre si le calcul se faisait sur la base de la structure du mix électrique national (car la part du gaz dans le mix électrique français est plus faible que celle du mix électrique européen, 5% contre plus de 20%) ; mais cela reviendrait à remettre en question la logique du marché unique, ce qui est une option politique qui comporte au final peut-être plus de risques (techniques et économiques) que d’avantages.


« Unis dans la diversité », cette devise de l’Europe doit s’appliquer plus que jamais aux enjeux énergétiques partagés. Y compris en compensant les réels soubresauts des marchés par de vrais politiques sociales, pensées à 27, pour lutter contre la précarité énergétique, qui monte partout en Europe.