J’ai la profonde conviction de l’harmonie entre les valeurs de la République et l’Islam



Interview de Chems-eddine Hafiz, Recteur de la Grande Mosquée de Paris

Quel est le rôle aujourd’hui du Recteur de la Grande Mosquée de Paris ? Êtes-vous comme certain l’affirme, le musulman le plus influent de France ? Avez-vous, comme vous l’a dit récemment le Président de la République, le « job le plus dur de France ? »

En tant que Recteur de la Grande Mosquée de Paris, j’ai un rôle d’organisateur du culte musulman en France. Je ne dicte pas le culte. Je dois penser et résoudre les problèmes qui empêchent nos concitoyens musulmans de pratiquer leur religion en toute sérénité et en toute dignité.

La tâche est extrêmement ardue et dangereuse face aux intérêts politiques majeurs qui décentrent et instrumentalisent sans cesse l’appartenance religieuse, qui réduisent et enferment tour à tour les musulmans dans un statut d’accusés ou de victimes. Pour aller à contre-courant d’une trajectoire sans issue, j’ai la mission de développer tout ce qui fait de l’islam, spirituellement, culturellement et humainement, une source de plénitude et de cohésion dans notre société, comme il le fut dans des sociétés très diverses au cours de l’Histoire. Cette espérance est un combat de tous les instants.

Il y a trois sujets sur lesquels je concentre tous mes efforts : la prévention de la radicalisation islamiste, la formation des imams et la lutte contre les préjugés et la haine qui visent souvent les musulmans. C’est l’équilibre aujourd’hui que je m’efforce de maintenir. Pour ce faire, il faut travailler avec de bons imams, c’est la chance que j’ai, pour faire de la pédagogie et tenir un message sans ambiguïté, paisible et serein. Il faut aussi lutter contre une minorité d’extrémistes et il est indispensable de protéger la majorité musulmane, souvent victime d’amalgames.

Vous avez déclaré que votre mission est de démontrer que « l’imbrication entre la composante musulmane et la communauté française est naturelle », que la laïcité est une chance pour l’Islam. Ce discours républicain peut-il vaincre les résistances nationalistes et certaines organisations musulmanes qui se revendiquent de l’islamisme radical ?

J’ai en effet dit à plusieurs reprises que la laïcité est une chance pour l’islam dans notre pays. L’expression n’est pas un slogan, mais une réalité multiple.

D’abord, la France a laissé au culte musulman toute liberté de construire ses lieux. Il existe aujourd’hui plus de 2500 mosquées sur notre territoire. Affirmer que la laïcité attaque la liberté religieuse, qui, est par ailleurs une liberté constitutionnelle, est soit une erreur soit une volonté évidente de saper les fondements de la République.

Surtout, j’ai la profonde conviction de l’harmonie entre les valeurs de la République et les valeurs de l’islam, religion de liberté, des droits humains et d’universalité entre les hommes. Je ferai connaître par tous les moyens cette éthique primordiale de l’islam qui a pu se perdre, il est vrai, dans les méandres du temps et les remous de notre époque.

Vous avez participé à la rédaction de la Charte des principes pour l’Islam de France avec les huit fédérations composant le Conseil français du Culte musulman. Des dissensions sont apparues, mais ce texte a été adopté et il clarifie la relation entre le culte musulman et les pouvoirs publics. Pourquoi ce texte a pour vous une grande portée historique et symbolique ?

La charte des principes pour l’islam de France définit avec une grande clarté le respect que le culte musulman doit aux principes républicains. Elle parle d’évidences qui ne le sont malheureusement plus pour tous nos concitoyens. Elle s’oppose aussi, et j’insiste sur cette dimension que le grand public n’a pas suffisamment considérée, à un discours pseudo-religieux au service d’idéologies politiques, tel que le concept de « l’alliance et le désaveu » visant à rejeter toute relation avec ce qui n’est pas identifié comme « musulman » selon des normes qui sont à mes yeux aux antipodes de l’islam véritable.

La charte n’a pas de précédent et elle devra servir de fondement éthique aux futurs projets d’organisation du culte musulman et à ses relations avec l’État. L’adopter est un acte fort et engageant pour ceux qui veulent construire un futur apaisé en France et en Europe. A contrario, elle met à nu des personnalités et des organisations qui n’aspirent pas à cette construction, et qui ont donc essayé de travestir le sens de la charte ou d’en faire un objet politique, ce qu’elle n’est pas.

Êtes-vous favorable au projet de création d’un Conseil National des imams ?

Le Conseil National des Imams verra bientôt le jour. Nous y travaillons avec la patience et la rigueur nécessaire à un chantier d’une telle importance.

Son premier rôle est d’offrir un statut aux imams. Un statut qui les responsabilise et les protège. Beaucoup d’entre eux n’ont pas la possibilité d’être rémunérés ni même d’être formés. Nous devons faire en sorte de leur donner les moyens d’exercer leurs fonctions et de guider les fidèles. Car ils détiennent un savoir, une parole et une position unique contre le dévoiement grandissant du discours religieux.

Parmi les chantiers les plus importants du conseil ressort la formation des imams en France. Il s’attachera à la formation continue des imams en exercice et fera se rencontrer les initiatives de chaque institution ou fédération musulmane. Dès mon arrivée à la tête de la Grande Mosquée de Paris, il y a un an, j’ai d’ailleurs fait de ce sujet l’une de mes priorités en renouvelant la formation que nous dispensions depuis 1994 et en l’étendant à quatre annexes sur le territoire français.

Le Conseil National des Imams permettra enfin aux imams les plus distingués de se concerter pour émettre, ensemble et en toute légitimité, des avis religieux adaptés à notre société, pour éviter que le culte musulman soit absent des grands débats d’aujourd’hui.

Le CFCM a vocation à représenter les musulmans de France auprès des pouvoirs publics. Son absence de légitimité, ses crises internes semblent avoir sonné le glas de cette instance. Qu’en pensez-vous ?

La Grande Mosquée de Paris a quitté le CFCM le 18 mars 2021, aux côtés de trois autres fédérations fondatrices avec qui nous formons une nouvelle coordination. Cette décision est irrévocable.

J’ai participé à la création du CFCM il y a 20 ans. J’en connais parfaitement les rouages. Et j’estime que son mode de fonctionnement et sa faible représentativité auprès des musulmans ne correspondent définitivement plus à ce dont le culte musulman a besoin pour avancer. Nous n’avons plus de temps à perdre dans les luttes de pouvoir ou les desiderata personnels qui n’intéressent pas les musulmans de France. Nous avons besoin d’une nouvelle instance, efficace, souple, collégiale, à l’écoute du terrain, qui travaille à résoudre une à une les difficultés rencontrées, dans l’intérêt et dans le respect des différentes sensibilités de l’islam en France.

Vous êtes né en 1954, au moment du début des évènements d’Algérie. Votre famille a payé un lourd tribut à la guerre d’indépendance. Bi-national, avocat de la grande mosquée et de l’État algérien, quel regard portez-vous aujourd’hui sur les relations franco-algérienne ? Comment apaiser l’histoire et partager un nouveau destin en commun ?

A l’instar de la construction de l’Europe initiée au cours des années qui ont suivi la Seconde Guerre Mondiale et des rapports stratégiques mis en place entre l’Allemagne et la France, pourtant meurtries par deux guerres successives, l’Algérie et la France doivent, avec patience et sérénité relever ce défi. Un destin commun sert d’abord les intérêts des deux pays, mais il sera profitable pour l’ensemble de la Méditerranée. Les historiens ont commencé à s’emparer de cette histoire douloureuse qui devra s’apaiser au fur et à mesure du temps passé. Je suis convaincu que ce rapprochement s’effectuera. Pour ma part, à travers mes fonctions actuelles, je suis un modeste trait d’union entre les deux pays.

Une question plus personnelle. J’ai beaucoup travaillé sur la biographie de Ferhat Abbas, pharmacien de Sétif, fondateur de l’UPA et président du premier gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Aurait-il pu changer le destin de l’Algérie après 1962 ?

Je ne sais pas si un seul homme, doté de qualités intrinsèques exceptionnelles, puisse modifier la courbe de tout un pays.

Il est indéniable que Ferhat Abbas a joué un très grand rôle pour l’avènement de l’indépendance de l’Algérie. Mais, je suis de ceux qui pensent que le principal héros qui a libéré l’Algérie du joug colonial est son peuple.

Le 13 mai prendra fin le ramadan. Le jeûne aura duré un mois. Temps de prières, de recueillement et de méditation, le Ramadan aura-t-il eu cette année une signification particulière dans un contexte de crise sanitaire, de revendications identitaires, de défiances républicaines ?

En 2020, le mois de Ramadan s’est entièrement déroulé durant le premier, et le plus strict, des confinements. Nous nous sommes retrouvés face à de nombreuses difficultés : la fermeture des mosquées, les contraintes imposées à certains rites et l’impossibilité de vivre en famille ce mois si prompt à la convivialité et à la fête. Les autorités publiques que j’ai rencontrées à l’issue de cette période ont unanimement salué le sens citoyen et l’esprit responsable des musulmans, qui ont perduré encore avec la mise en œuvre de dispositifs sanitaires efficaces et respectés dans les lieux de culte.

Cette année, le couvre-feu empêche les pratiques essentielles du mois de Ramadan car elles se concentrent à la nuit tombée. Il y a quelques jours, tenant compte des informations sur le recul de l’épidémie et la suppression de certaines mesures sanitaires, ainsi que de la capacité exemplaire des mosquées à s’organiser, j’ai saisi le Conseil d’État pour permettre aux musulmans de célébrer la « Nuit du Destin », correspondant à la nuit durant laquelle le prophète Mohammed a reçu la révélation de l’ange Gabriel. Le Conseil d’État a finalement émis un avis négatif, et nous nous préparons maintenant à célébrer, toujours dans la plus grande prudence, la fin du mois de Ramadan et l’Aïd el-Fitr qui lui succède.

En l’espace d’un an, en dépit de toutes les épreuves et les tensions accumulées, et sans pour autant oublier les drames insupportables de Conflans, Nice ou Rambouillet, qui continuent de me hanter doublement en citoyen et en musulman, je garde espoir à la vue de l’inventivité spirituelle et de la multiplication des actions solidaires dont ont fait preuve mes coreligionnaires, contre l’isolement, le dénuement, l’accablement, et pour le bien commun des Français.