Et si une mairie devenait un lieu hybride ?




Entretien avec Florence Berthout, maire du 5e arrondissement de Paris, mené par la philosophe Gabrielle Halpern


Gabrielle Halpern : Très active au sein de votre mairie du 5e arrondissement de Paris, vous avez soutenu la création d’une épicerie solidaire au sein même de la mairie, destinée aux étudiants. Pourriez-vous nous expliquer la genèse de cette initiative et la manière dont elle a vu le jour ?


Florence Berthout : Comme souvent, les projets que je porte partent d’un constat de terrain et de mes nombreuses rencontres. En l’espèce, une très forte concentration de la population estudiantine dans mon arrondissement et la grande fragilité économique et psychologique d’une partie de celle-ci, amplifiée par la crise sanitaire.


Ce projet, que j’ai en tête depuis le début de mon premier mandat en 2014, se heurtait à un obstacle de taille : trouver un local pour l’épicerie à un prix abordable. Les travaux de restructuration de la mairie entrepris il y a 3 ans ont permis de libérer au 1, rue Soufflot un espace suffisant pour cette magnifique aventure, portée collectivement avec Episol, une association que nous avons créée pour gérer la structure qui accueille aujourd’hui près de 200 étudiants.






Gabrielle Halpern : Votre mairie possède une salle de conférences, de cinéma, de spectacles qui abrite également un musée virtuel pour permettre à vos administrés de se réunir régulièrement autour d’événements culturels. Pourriez-vous nous en dire plus ?


Florence Berthout : J’ai toujours considéré qu’une mairie devait être au sens littéral du terme, la maison des administrés ouverte à tous. Elle doit offrir au plus grand nombre des services qui répondent aux préoccupations du quotidien des citoyens (droit, santé, culture, etc.)


Dès l’accueil, mes administrés ont ainsi accès à la Maison des Droits et de la Famille, qui propose des actions gratuites sur l’accès au droit, la médiation familiale, l’insertion professionnelle etc.


J’ai reconverti l’ancien tribunal d’instance en un espace pluridisciplinaire permettant d’accueillir du théâtre, des concerts et des conférences. Il se transforme également en un musée numérique, Micro-Folies, programme initié par la Villette. Ce dispositif donne accès à un fond numérisé de 2000 œuvres, c’est un sacré voyage pour tous ceux qui ne peuvent pas ou n’ont pas les moyens de visiter des expositions et des musées.


Finalement, j’ai installé sous le toit-terrasse de la Mairie en collaboration avec la Villa Médicis, la Casa de Velazquez et l’ENSAD, une résidence d’artiste « la Villa Panthéon ». Ce lieu de création est aussi et surtout dédié à la médiation envers des publics variés (personnes en situation de grande précarité, séniors et scolaires).





Gabrielle Halpern : La culture est très importante pour vous ; vous avez notamment dirigé La Villette, un immense lieu culturel dans la capitale. La Villette est un bel exemple d’hybridation des arts, des cultures, des secteurs, des publics, des générations. Comment avez-vous mis en place une stratégie culturelle permettant à ces hybridations de se développer ?


Florence Berthout : Quand le grand architecte Bernard Tschumi a imaginé le Parc de la Villette, l’hybridation était omniprésente, même si le mot n’a jamais été prononcé à l’époque : pluridisciplinarité des espaces, dialogue entre le « dedans et le dehors », parcours de visite invitant à se perdre pour provoquer des découvertes, mélange des publics.


Lorsque j’ai été nommée Directrice Générale de la Villette en 2007, la richesse du projet initial était devenue illisible, chaque chef de projet défendant son territoire. Nous avons travaillé ensemble d’arrache-pied pour retrouver le sens du collectif ; la liberté des programmateurs s’inscrivant dans une belle cohérence d’ensemble au service de tous les publics.


Tout cela a été possible car chaque collaborateur, quel que soit son positionnement dans l’échelle hiérarchique, a pu participer concrètement au projet dans toutes ses dimensions et donc l’enrichir par sa vision propre.



Gabrielle Halpern : Alors que nous entendons parler toute la journée de la transition numérique et de la transition écologique, la transition démographique, - et plus précisément le vieillissement de la population -, avance à tâtons dans notre angle mort. Sensible à cette question, vous avez mis en place un programme estival d’activités destiné aux personnes âgées au sein de votre arrondissement, afin de rompre la solitude. Ces activités sont proposées par de nombreux acteurs de l’arrondissement (musiciens, traiteurs, conférenciers, etc.) que vous avez mobilisés et mis en mouvement pour cette cause. Comment l’idée est-elle née et comment s’est déroulée cette session 2022 ?


Florence Berthout : L’isolement d’une partie de la population, notamment les personnes les plus fragiles, est un sujet majeur sur lequel nous devons tous nous pencher. Depuis 2015, j’ai décidé de proposer chaque jour, de la mi-juillet à la fin août, une programmation d’activités très diverses aux séniors de mon arrondissement, les « Estivales Séniors ». Ateliers culinaires, sportifs, culturels, il y en a pour tous les goûts. Ce dispositif, qui accueille près d’un millier de participants chaque été, repose sur des piliers essentiels : le bénévolat des intervenants et la diversité des animations proposées, du concert très éclectique d’orgue au cours de cuisine grecque. Au final, chacun y trouve son compte et ceux qui donnent repartent tout aussi gratifiés que ceux qui ont reçu.





Gabrielle Halpern : Votre mairie d’arrondissement accueille également des femmes qui étaient à la rue, en mettant à leur disposition un dortoir, une petite cuisine, etc. Epicerie solidaire, maison d’accueil, espace culturel… On voit progressivement apparaître une hybridation d’activités, de publics et de responsabilités : votre mairie est en train de se transformer en tiers-lieux. Et si toutes les mairies étaient des tiers-lieux ?


Florence Berthout : La notion de « tiers-lieux » regroupe des réalités diverses quant au contenu des activités et aux modalités de gestion qui y sont associées. À la mairie du 5e, j’encourage activement ce que vous appelez « l’hybridation », entre les volets administratifs, culturels et sociaux de nos missions, adossés à l’ouverture sur l’extérieur. Les soignants, enseignants ou milieux associatifs sont consultés et partenaires de beaucoup d’initiatives portées par la mairie. Mais je crois aussi au principe de responsabilité, il faut un « pilote dans l’avion » pour mettre en relation, encadrer et le cas échéant, corriger le tir ; c’est une des fonctions de l’élu local.



Gabrielle Halpern : J’ai publié récemment avec l’ambassadeur de France pour la gastronomie, les arts culinaires et l’alimentation, - ancien Chef des cuisines de l’Elysée -, Guillaume Gomez, l’essai « Philosopher et cuisiner : un mélange exquis – Le Chef et la Philosophe », aux Editions de l’Aube. Voici un extrait : « Si la cuisine est une forme de chimie entre les aliments, la philosophie est une forme d’alchimie entre les idées, entre les concepts. L’ingéniosité du cuisinier réside, entre autres, dans les mariages qu’il va réussir à réaliser entre les aliments, entre les saveurs ; celle du philosophe réside dans sa capacité à créer des ponts entre des mondes, entre des idées. Le philosophe et le cuisinier sont des marieurs, si j’ose dire ! ». Et si le rôle d’un maire était lui aussi de créer des ponts entre des mondes ?


Florence Berthout : Créer des ponts entre des mondes est une belle formule. Elle signifie être à même de porter des projets collectifs, à la charnière entre de grandes ambitions communes et l’amélioration du quotidien des administrés. Être maire, c’est un métier et une vocation ; à pratiquer au-delà des contingences partisanes qui éloignent hélas le citoyen de ce que doit être la politique au sens étymologique, la res publica.