Entretien avec Cécile Villette, co-fondatrice et présidente d’Altaroad.



En 2017, vous avez co-fondé Altaroad– une start-up que vous présidez désormais. Pouvez-vous nous en décrire l’histoire ainsi que la raison d’être ?

Le secteur du bâtiment est le plus important émetteur de carbone, le plus gros producteur de déchets et le premier consommateur de matières premières. Améliorer la performance environnementale du secteur est donc une priorité, reconnue comme telle par le Green Deal européen.


Bérengère Lebental, Rihab Jerbi et moi-même, toutes trois issues des laboratoires de l’École Polytechnique et de ceux des Ponts et Chaussées (Université Gustave Eiffel), nous sommes retrouvées autour de ce constat et de la mission qu’est celle d’aider les acteurs du bâtiment à relever ce défi, notamment en matière de gestion des déchets.


C’est pourquoi nous avons fondé, en 2017, Altaroad qui propose des solutions innovantes telles que la collecte et le traitement de données afin d’optimiser le trafic des poids-lourds et de faciliter la mise en place d’une économie circulaire. À travers sa plateforme en ligne et la collecte de données simplifiée sur le terrain, Altaroad automatise la traçabilité réglementaire et facilite l’accès aux informations. La prise de décision, par les opérationnels, à partir de données réelles et contextualisées offre des gains de temps ainsi qu’une réduction des coûts financiers et environnementaux.


La loi « Anti-gaspillage pour une économie circulaire » (AGEC), promulguée le 10 février 2020, instaure de nouvelles mesures, adressées aux entreprises de la construction, pour favoriser le réemploi et le recyclage des matériaux ainsi que des obligations de traçabilité des déchets. Pouvez-vous nous les détailler ?

Les nouvelles exigences environnementales se sont imposées progressivement. La loi de transition énergétique (LTECV), adoptée en 2015, a posé l’obligation du réemploi des matériaux sur certains types de chantiers puis, en 2020, la loi AGEC a clarifié la responsabilité des producteurs de déchets - vivement encouragés à effectuer un suivi de bout en bout. Enfin, les décrets d’application de 2021 ont précisé les différents registres à constituer et les bases de données de l’État à renseigner.




La prochaine étape, pour les entreprises de la construction, est celle de l’entrée en vigueur de la Responsabilité Élargie du Producteur (REP) entre 2023 et 2027. Celle-ci repose sur le principe bien connu du pollueur/payeur et engage les producteurs de déchets à prévoir la fin de vie de leurs produits dès leurs conceptions, avec l’organisation de circuits de reprise de ces déchets par des éco-organismes dédiés. C’est une évolution importante.


Quelles solutions Altaroad propose-t-elle devant ces nouvelles obligations ? Les solutions sont-elles destinées à tous les acteurs concernés par l’évolution de la réglementation (entreprises du bâtiment, pouvoirs publics, etc.) ?

Le propre d’Altaroad est de proposer une solution de traçabilité complète, pour tous les acteurs, basée sur des éléments factuels collectés aux différents bouts de la chaîne. Notre offre apporte d’ailleurs de la confiance à tous les acteurs en rendant disponibles les données collectées pour toute la chaîne de valeur.


Si l’assurance de leur conformité réglementaire est une préoccupation majeure de nos partenaires et clients, ceux-ci sont souvent enthousiastes à l’idée d’accroitre leur performance environnementale – et, ipso facto, économique. C’est pourquoi les solutions digitales et, en grande partie, automatisées que nous avons développées pour tracer les flux des poids-lourds, des matériaux ou encore des déchets du BTP disposent également d’une fonctionnalité dressant le bilan carbone en temps réel afin de permettre aux opérationnels de prendre pleinement en compte l’enjeu environnemental dans leurs décisions.


Enfin, notre offre est aussi bien destinée aux petits qu’aux grands chantiers. Les premiers se limitent au recours à une solution digitale et les seconds y ajoutent des caméras intelligentes et des systèmes de pesée dynamique. L’avantage substantiel de la solution d’Altaroad est identique pour chaque chantier : toutes leurs informations respectives se retrouvent dans un seul lieu sécurisé, au même format.


Les enjeux soulevés par la loi AGEC, notamment ceux ayant trait à la traçabilité des déchets, n’appellent-ils pas la généralisation d’une solution unique ?

Le danger intrinsèque à l’existence de plusieurs systèmes est de retarder l’adoption des bonnes pratiques, avec des résultats décevants. Nous en connaissons tous un exemple : le tri des déchets recyclables des particuliers, où les codes de couleur et consignes de tri dépendent du lieu où l’on se trouve. La multiplicité des systèmes a introduit de longs délais dans l’adoption des gestes de recyclage. Le seul déchet qui est aujourd’hui bien trié est le verre, pour lequel les consignes sont simples et l’unique couleur associée le vert.





Dans le secteur du bâtiment, il est possible, de la même façon, de mettre en place des bonnes pratiques harmonisées et des outils communs. Cela demanderait une concertation des différents acteurs pour définir un langage commun sur les informations à collecter au moment de la mise en place mais éviterait nombre d’erreurs et de pertes de temps tout en venant combler un manque de visibilité globale.


C’est d’ailleurs le sens du décret annonçant les modalités de qualification des éco-organismes qui recommande, si possible, l’utilisation d’une solution unique. L’ensemble des acteurs et, a fortiori, l’État bénéficieraient alors d’une information complète à propos des collectes par matériau et de l’atteinte des objectifs de valorisation. Tandis que le suivi des déchets sur la totalité de leur cycle de vie serait plus aisé pour ceux qui en produisent, les détenteurs, eux, seraient plus à même de produire des données de qualité relatives aux déchets à collecter en n’ayant à se familiariser qu’avec une seule solution. Aussi les éco-organismes repreneurs pourraient-ils s’assurer que les déchets ne sont pas simultanément déclarés et remboursés par plusieurs éco-organismes. L’effort de standardisation est donc capital.


Un outil digital, à l’instar de celui que vous proposez, a-t-il vocation à se généraliser ?

Au-delà de l’outil unique de traçabilité, la digitalisation du secteur du bâtiment, avec ses nombreux atouts financiers et environnementaux, s’impose.


L’émergence de technologies de pointe qui permettent une grande flexibilité, à l’instar des technologies No Code ou des objets connectés, encourage la transformation digitale, tardive mais réelle, du secteur. Par ailleurs les opérationnels sont toujours davantage familiarisés avec les outils digitaux, ce qui réduit les freins à l’adoption.


À propos de la solution que nous proposons, nous constatons que celle-ci rencontre un enthousiasme certain de nombreux acteurs qui se réjouissent de l’innovation qu’elle constitue.