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Du déluge au désert

Essai de Gabrielle Halpern, Philosophe


« Il suffit qu’une chose vienne à manquer pour qu’elle prenne comme par magie une valeur considérable ! Il suffit qu’un être vienne à disparaître pour que l’on prenne comme par hasard la mesure de l’amour que nous lui portions ! N’est-ce pas


tragique qu’il faille de la rareté pour qu’il y ait de la valeur, pour qu’il y ait prise de conscience de la valeur ? Ce biais cognitif qu’est « l’effet de rareté » rend l’être humain non seulement imbécile, mais aussi aveugle. Il faut que les espèces soient menacées pour qu’il prenne la décision de les protéger, il faut que la flore soit en danger pour qu’il crée des réserves naturelles. Il faut que l’eau vienne à manquer pour qu’il décide de l’économiser. Pourquoi sommes-nous incapables d’aimer, de protéger, de sauvegarder dans l’abondance ? La crise de l’eau à laquelle nous assistons et qui ne fait que commencer met en évidence ce rapport malsain que nous entretenons avec ce et avec ceux qui nous entourent.


Plus l’eau se fera rare et plus la guerre de ses usages – ou plutôt la guerre des légitimités des usages -, va s’accroître, nécessitant la mise en place d’une véritable gouvernance partagée entre les différentes parties prenantes. « Chacun d’entre nous est appelé à participer à la construction d’un nouveau contrat social non pas autour de la Cité, mais cette fois-ci autour des ressources naturelles, où il s’agira d’abandonner son intérêt personnel pour suivre l’intérêt général. Le philosophe Hans Jonas rappelle très justement que notre éthique est focalisée sur les actions humaines : « tu ne tueras point » ; « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; « Tu ne mentiras point ». Ce qui signifie que notre éthique est une « éthique anthropocentrique » : la nature n’est donc pas l’objet de l’éthique ; elle n’est donc pas un objet de la responsabilité. Il va nous falloir renverser cette éthique anthropocentrique, si étroite et minuscule, pour l’élargir au monde ! Il va nous falloir inventer une nouvelle éthique qui soit suffisamment grande pour embrasser le monde.


Souvenons-nous du récit du Déluge dans la Genèse, où l’eau, terrassant le monde, avait donné lieu à l’émergence d’une humanité nouvelle. Aujourd’hui, ce n’est pas le Déluge qui nous menace mais le désert : saurons-nous renouveler notre humanité en lui donnant la responsabilité du monde ? Comme le dit Jonas, la responsabilité implique une humilité nouvelle ; pas une humilité de la petitesse comme celle d’autrefois, mais l’humilité qu’exige la grandeur excessive de notre pouvoir ».


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