L’imaginaire des territoires est en profonde mutation





Interview de Nathalie Damery, Co-fondatrice de L’ObSoCo (L’Observatoire de la Société et de la Consommation)



Vous présidez et avez co-fondé l’Observatoire de la Société et de la Consommation, qui contribue à comprendre les mutations de la société et de la consommation. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours et sur la genèse de cet Observatoire ?


J’ai été enseignante en philosophie, puis je me suis réorientée vers les Sciences Politiques. Les évolutions sociétales m’ont toujours intéressée. Avec Philippe Moati, co-fondateur, le projet de créer un Observatoire dédié à la société et à la consommation a été pensé pour mieux capter les bouleversements et les évolutions que l’on connaît depuis le début des années 2000 et proposer de nouvelles grilles de lecture.



Quels sont pour vous les grands enseignements des conséquences de la crise sanitaire sur nos usages et nos modes de consommation ?


Il est difficile de le dire à ce stade. Mais l’histoire sociale montre que des émergences que l’on peut croire brutales, sont en réalité préexistantes et se cristallisent à un moment T. La pandémie est assurément un accélérateur de ce qui était en germe ; le désir de ralentir, de changer sa relation au travail, à la mobilité, la sensibilité environnementale, l’anti-mondialisation et l’entre soi. Nous avions créé un Observatoire des Perspectives Utopiques avant la pandémie. La perspective écologique arrivait largement en tête, suivi de l’utopie sécuritaire, et loin derrière les perspectives néolibérales. Pendant la crise, nous avons renouvelé cet observatoire, très peu de choses avaient changé. Mais nous mesurons, depuis, des passages à l’acte comme des changements de vie, de territoire, de mode de vie.


La crise sanitaire a renforcé les positions du commerce en ligne, et notamment des « pure players ». Considérez-vous que ce phénomène de digitalisation de l’offre va contribuer à faire évoluer le commerce indépendant dans les villes et les métropoles ?


Un grand nombre de commerçants indépendants, en réaction à la puissance de frappe d’Amazon notamment, se sont équipés de sites, d’appli, et ce, avec succès. En ce sens, ils ont répondu à une demande très forte des clients. Pourtant, pour un certain nombre d’entre eux encore, « ce n’est pas leur métier ». Il y a donc un enjeu fort à accompagner les indépendants, à les soutenir et les former afin qu’ils restent en phase avec les attentes et besoins des consommateurs.



Lancé en 2018, le plan Action cœur de ville vise à favoriser le maintien ou le développement des fonctions commerciales et résidentielles dans les centres des villes moyennes, afin d’améliorer leur attractivité. Ce plan a déjà produit des effets d’entraînement non négligeables, mais répond-il aux véritables enjeux d’aménagement urbain ?


Il existe de nombreux enjeux. Si l’on se concentre sur le seul commerce et le centre-ville la question est essentielle : quel commerce voulons-nous ? S’approvisionner ou participer aux liens sociaux ? Privilégier les liens sociaux via le commerce de centre-ville permet de penser par exemple l’autonomie des personnes âgées (la France vieillit), l’habitat dédié, les mobilités mieux adaptées. Et la crise des gilets jaunes a pointé la frustration des citoyens habitant dans des villes désertes de commerce. Le maintien du commerce en centre-ville est une décision politique de choix de vie.

Les Français semblent attendre une ville future raisonnée, verte, avec de nombreuses commodités à portée de marche ou de vélos. Produire et consommer localement, réduire son empreinte énergétique et ses déplacements vont-ils révolutionner les usages de consommation de demain ?


L’imaginaire des territoires est en profonde mutation. Cette évolution est également tributaire d’enjeux politiques, de gouvernance et des modalités de dialogue au sein d’un jeu d’acteurs où la pièce maîtresse est évidemment l’usager/citoyen. Les Français souhaitent une ville « à portée de main ». La population est avide d’ alternatives et se révèle prête à réinventer la ville et son quotidien. Et pour que de nouveaux usages émergent, il s’agit de “penser les territoires autrement”.


La ville intelligente s’invente souvent dans les proximités, elle permet d’optimiser la gestion de l’énergie, des déchets, de l’eau, des bâtiments, de tous les services en temps réel. Avez-vous le sentiment que la data et son analyse devraient être une priorité dans la mise en œuvre des politiques publiques et d’aménagement ?


Sans aucun doute. L’analyse des datas est indispensable à l’agilité et à la précision des prises de décisions et des actions. Les datas permettent de s’adapter au mieux. Mais tous les territoires ne sont pas égaux en matière de maîtrise des datas. Comme pour le commerce indépendant, il y a une nécessité d’accompagnement si l’on vise l’efficacité sur l’ensemble des territoires et une montée en compétence généralisée.


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