Boris Pétric : "En Chine, les vins français ont tout à gagner"

Avec son document "Château Pékin", publié dans la nouvelle maison d'édition "Le Bruit du Monde", Boris Pétric explore le sujet exponentiel du vin et de la Chine. Philippe Lemaire l'a rencontré à l'heure... du café, pour un entretien où il est question, aussi, de notre vignoble national, et de ses justes équilibres




Boris Pétric balaie quelques idées reçues sur la Chine


L’équation qui associe le vin et la Chine génère de multiples inconnues. Des investisseurs de Pékin ou Shanghai sont-ils en train de racheter massivement les vignobles français ? De pseudo châteaux du Hebei et du Shandong peuvent-ils cacher des usines à contrefaçon ? Les 800.000 hectares de vignes de l’Empire du milieu peuvent-ils inonder le marché mondial de vins à bas prix ? Entre les raisons de s’inquiéter et les fantasmes, il faut faire le tri. Boris Pétric a étudié le sujet de près et nous apporte des éléments de réponse. Cet anthropologue et documentariste de 50 ans a dressé dans son film « Château Pékin » (2018) un état des lieux de la viticulture au pays de Xi Jinping. Son enquête l’a mené dans tous les lieux de pouvoir concernés, des grandes foires hongkongaises aux institutions françaises traitant avec les VIP du régime. De quoi se forger un avis autorisé.


Quatre ans après son documentaire, il publie sous le même titre un livre qui en est à la fois le « making of » et la mise à jour. Outre l’exercice d’écriture différent, l’intérêt de cette version sur papier de « Château Pékin » est d’ouvrir de nouvelles perspectives. « Ce livre était le moment de réfléchir à ce que la crise du Covid va engendrer, elle n’est pas une simple parenthèse, on ne va pas revenir à la situation antérieure. Pour les Chinois, boire un vin français, c’est consommer un produit étranger, exotique. Or, la Chine s’est refermée, les élites sont reprises en main et leur engouement pour le vin va se transformer en autre chose », nous a-t-il expliqué lors d’un bref séjour parisien à l’occasion d’un salon et d’une série d’interviews.


Le livre nous remémore la ruée vers le vin entrevue au début des années 2010 dans plusieurs pays asiatiques fortunés. Une époque où des professionnels français partaient monter des joint-ventures en Chine, participer aux foires géantes de Hong Kong, créer de toutes pièces des domaines viticoles de format industriel. On osait alors croire à un Eldorado d’autant que, pour le bonheur de nos appellations, les autorités chinoises vantaient les vertus du vin, bien meilleur pour la santé que le Baiju, cette eau-de-vie de céréale ou de riz titrant jusqu’à 60° et trop souvent consommée sans modération. Des vignes ont été plantées sous tous les climats, des répliques de châteaux français ont poussé comme des parcs d’attraction, des millionnaires ont stocké leurs bouteilles dans des chais ultra-sécurisés… Et maintenant ?


Onzième sens. Le marché du vin en Chine a-t-il beaucoup évolué depuis que vous y avez tourné votre film ?


Boris Pétric. Le « wine rush » qui a culminé en 2013 a ralenti avec la crise du Covid, pour mieux repartir après. Une faible proportion de Chinois boivent du vin mais cela fait quand même des centaines de millions de personnes : ils en consomment un litre par personne et par an, s’ils passent juste à deux litres c’est déjà énorme. Ils ont découvert le vin comme une boisson exotique, française, de luxe, très féminine… Et beaucoup de bouteilles circulent sous forme de cadeau, parmi toutes ces marchandises qui servent à huiler les rapports sociaux, pour remercier d’un service rendu ou nourrir son réseau social.




« Château Pékin, Boris Pétric, éditions Le Bruit du Monde, 320 pages, 21€


Vous voulez dire que le vin est utilisé comme une sorte de monnaie d’échange ?


Les rapports sociaux sont difficiles en Chine, les gens se rassurent en entretenant des protections, qui les aideront ensuite soit à faire enter leur enfant à l’université, soit à faire sauter un impôt. Le vin s’est engouffré dans cette logique et il a l’avantage d’être un produit que l’on peut garder et qui prend de la valeur avec le temps. Pour cette raison, je pense qu’il y a actuellement en Chine un stock énorme de vins, notamment à des fins de spéculation. Les élites qui se sont enrichies sont inquiètes d’une possible rétorsion politique. Elles ne peuvent pas garder d’argent liquide ni s’acheter des propriétés à l’étranger, elles cherchent donc à investir dans des marchandises qui ne vont pas se déprécier, acheter du vin c’est se constituer un capital.


Quels vins ces Chinois fortunés achètent-ils ?


Il y a eu une première phase bling bling où ils achetaient des marques, de grands Bordeaux, du Château Lafitte. Petit à petit, comme ils sont curieux, ils ont eu envie de découvrir autre chose. Et si on compare leur niveau de sophistication avec celui des riches américains, les riches Chinois ont une culture culinaire qui guide leur curiosité, ils sont sensibles à l’acidité, au tannin, à une gamme gustative plus large. Ils vont vers davantage de complexité alors que les goûts des Américains s’uniformisent, et ils ont aussi une meilleure capacité à mémoriser l’essentiel de notre géographie viticole. Il y a chez les Chinois des collectionneurs de vins et de vrais amateurs (selon Forbes, le pays compte plus de 700 milliardaires et a multiplié son PIB par douze en vingt ans NDLR).


Le vignoble français a-t-il encore une carte à jouer là-bas ?


La Chine reste un marché pour les vins rares, les vins de luxe, et la France a intérêt à préserver les vignerons artisanaux, les petits domaines, qui en produisent. L’élite chinoise s’intéresse au bio, à la biodynamie, aux « vins d’auteurs », et elle est sensible à la question écologique parce que, dans son pays, beaucoup a été détruit au mépris de l’environnement .



Ces acheteurs chinois éclairés peuvent-ils trouver leur bonheur parmi les vins locaux ?


Sur les dizaines de vins chinois que j’ai goûtés, il y en avait beaucoup de médiocres. Le Château Bolongbao près de Pékin produit un très bon vin blanc issu d’un assemblage de cépages ; Emma Gao produit un rouge intéressant (domaine Silver Heights NDLR) ; j’ai goûté à un vin pétillant de Moët qui est bon… En tout, je pense à une dizaine de vins intéressants, mais pas davantage. Ils vont réussir à terme à sortir des vins honorables mais la législation est tellement chaotique qu’on ne sait pas toujours ce que l’on boit.


Les Chinois continuent-ils d’implanter de nouveaux vignobles sur leurs terres ?


Les « châteaux » qu’ils construisent, comme des répliques des châteaux français, sont à l’image du vaste chantier qu’est le pays. Ces complexes oenotouristiques, conçus comme des parcs d’attraction, sont en fait des investissements d’élites sur le foncier. Aujourd’hui, ils y produisent du vin mais si, demain, le gouvernement dit qu’il faut y cultiver de la pomme de terre, ils feront de la pomme de terre. Ils seront prêts, ils auront les baux.


Ces « châteaux » chinois ont-ils une chance d’encourager une consommation plus large que celle des élites ?


Je doute du succès du vin auprès du consommateur chinois. C’est une vision politique du contrôle des conduites sociales qui pousse les consommateurs dans ces sites de loisirs truffés de caméras. En tant qu’anthropologue, je ne crois pas à l’appropriation culturelle du vin par les Chinois, car leur manière de le fabriquer comme de le consommer est marquée par l’obsession du gouvernement communiste de tout contrôler, l’humain comme la nature. Les élites sont dans un jeu, tout le monde fait sembler mais toute le monde sait que tout le monde triche.


L’arrivée de capitaux chinois dans la viticulture française est-elle une menace ?


On a beaucoup parlé des rachats de vignobles par les Chinois, beaucoup écrit, mais cela concerne 150 propriétés sur 2000 à Bordeaux. Ce qui se passe, c’est que, depuis trente ans, l’accélération des échanges commerciaux a provoqué un clivage entre des vignerons qui vivent la mondialisation sereinement et d’autres qui se sentent abandonnés et s’identifient au discours protectionniste de l’extrême-droite. Ce gouffre se voit dans le vin comme dans le reste de la société. Face à cela, il faut que la France privilégie les petites propriétés au détriment de l’agro-industrie.


Entretien conduit par Philippe Lemaire