« Je vous attendais depuis longtemps »

Tribune de Bernard Georges, Prospectiviste



Crédit photographique : Pressmaster


« Je m’appelle Youssef, j’ai six ans, je marche depuis si longtemps, j’ai froid, j’ai faim. »

« Je m’appelle Maryam, j’ai sept ans, ma mère est morte ce matin tuée par les soldats, et j’ai peur. »

Combien de sanglots nous faudra-t-il entendre, semblables à ceux-là, combien de hurlements déchirés et de silences suspendus, pour nous émouvoir, et percevoir le cri au-delà des cris, et les voix désespérées des enfants de la terre ? Alors que rien jamais ne peut justifier la souffrance d’un enfant. Alors même que l’absolu de l’horreur est indicible.


« La vérité, c’est que nous ne faisons pas la moitié de ce que nous pourrions faire pour les réfugiés ».


C’est ainsi qu’Angelina Jolie, actrice et réalisatrice, envoyée spéciale du Haut Comité aux Réfugiés, s’insurge, et s’adresse indignée, au nom des damnés de la terre, aux dirigeants des pays les plus riches. Sans détour, l’artiste militante, qui s’engage pour le droit des femmes et des réfugiés, nous enjoint de réfléchir au devenir de l’humanité, lorsque nous peinons à reconnaître notre Frère quand il nous apparaît sous les traits de cet Autre, venu d’ailleurs, celui que nous appelons Étranger. Qui donc es-tu pour moi, toi dont le visage me saisit, à qui je tends la main, ou dont je détourne le regard ? Et moi, qui puis-je être, avec ou sans toi, alors que nous sommes tous deux nés de la même glaise dans un même souffle ?


« Il ne faut pas se contenter d’être au monde, sûr de son bon droit, de sa place au soleil, légitimée par la généalogie ou le mérite … car dans l’occupation d’un quelque part, c’est peut-être la place d’un autre qui est occupée… Personne n’est chez soi ».

Voilà ! Voilà l’immense leçon de vie qu’Emmanuel Levinas, le grand penseur de l’altérité, nous invite à méditer. Avec son corollaire édifiant qu’il ne suffit pas de répondre de soi devant autrui. Encore faut-il répondre des souffrances de l’Autre, de cet autre, qui est comme moi fragile et vulnérable, qui m’interpelle par sa seule existence, et qui en appelle, par sa seule présence, à ma sollicitude et à mon attention bienveillante.


Espérer l’avènement d’un monde meilleur ne suffit pas. Encore faut-il agir. Rien de tangible ne peut voir le jour sans des actes. Mais agir ? C’est bien vite dit ! Car comment corriger, à l’échelle de la planète, la terrible injustice que constitue le hasard de la naissance, lorsque pèse sur un même enfant le poids de mille vicissitudes, historiques, géographiques, climatiques, mais aussi, économiques, politiques, sociales et familiales ? Et jusqu’à quel point, sommes-nous prêts à repenser l’ordre du monde et à réformer, d’apparence immuables, ses mécanismes de concentration de la richesse et du pouvoir ?


Et lorsque le hasard de la naissance nous sourit, ne sommes-nous pas hésitants à nous affranchir de ce vieil atavisme qui nous incline à penser que nous sommes les héritiers légitimes, élus de la Providence, d’un patrimoine qui nous était prédestiné ?



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Alors, agir ?


La tâche n’est peut-être pas insurmontable, si l’on veut bien prendre conscience qu’une autre voie est possible faisant d’autrui un autre moi-même avec qui je partage le monde, et de la réalité de sa seule présence, la boussole de mon existence. Ainsi disposés, peut-être serons-nous sensibles à cette réalité bigarrée, entre absurdité et exemplarité, des comportements humains en société. N’avons-nous pas tous observé que les hommes se montrent parfois si durs, voire cruels, avec les plus nécessiteux, et si généreux et compréhensifs avec ceux qui en ont le moins besoin ? N’avons-nous pas tous remarqué que, si souvent, partout dans le monde, les plus pauvres partagent, solidaires, le si peu qu’ils possèdent ?


Qui alors pour porter haut et fort, face au malheur, la voix de l’hospitalité, et de son inconditionnalité ?



Pour s’indigner et se révolter, quand seules l’indignation et la révolte font actes de résistance, répondent au devoir moral de solidarité et de fraternité, et permettent de conduire l’action réparatrice ? Qui pour éclairer les angles morts de la souffrance humaine et son cortège de malheurs, et nous rappeler à notre devoir ? Qui pour regarder et témoigner courageusement de ce qu’il voit, et surmonter l’ignorance, le manque d’attention, le déni ou la peur ? Car comment vivre et se taire, et savoir que, par centaines ou par milliers, chaque jour, jour après jour, nos semblables se noient, ou meurent d’être abandonnés, et que nous n’irons pas les secourir ? Pourtant, depuis longtemps, lourde de nos malheurs, l’Histoire du monde nous enseigne qu’une civilisation se définit tant par les actes qu’elle pose que par ses renoncements !


Qui donc alors pour relever la tête et faire face à la réalité du monde, à ses injustices et ses souffrances ? Comment ne pas regretter que, parmi toutes les voix qui ambitionnent de s’élever au rang de conscience universelle, si peu cherchent à retentir ? En 1932, Paul Nizan dénonçait déjà les silences coupables :


« Que font les penseurs de métier au milieu des ébranlements quand ils gardent le silence, n’avertissent pas, ne dénoncent pas, ne se retournent pas, n’alertent pas, ne bougent point ? Quand ils restent du même côté de la barricade, tiennent les mêmes assemblées, et publient les mêmes livres ? »

Énoncer des vérités sur l'homme en général ne suffit pas, si l’on ne s’engage pas pour dénoncer et améliorer le quotidien auquel chaque homme en particulier est confronté : la misère matérielle et morale, la maladie, la guerre, et l’errance quand il ne sait plus où s’installer pour vivre.


« Quoi qu’on fasse, on choisit. La passivité, la résignation, l’indifférence sont aussi des choix » Jean-Paul Sartre

Pourtant, n’en doutons pas, chacun peut, s’il s’en donne les moyens, être légitime en tout, et prendre la parole pour porter la voix des exclus. Plus encore, chacun se doit de n’être absent de rien, de faire siennes toutes les grandes questions et toutes les grandes misères du monde, pour en porter la responsabilité d’homme et de citoyen, pour agir, et sauver les hommes.


Depuis plusieurs millénaires, de l’Orient à l’Occident, nombreux sont les sages et les prophètes qui ont porté la voix de la compassion, non pas celle de la pitié, qui regarde l’autre de haut, mais de la compassion, qui fait de chaque autre homme un égal, un autre soi-même. Une compassion qui agit, pour le bien de l’autre, et prend soin de sa fragilité et de sa vulnérabilité, qui prend l’Autre et sa souffrance comme origines de son inspiration et de toute action.



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Prenons donc le temps d’y songer, car quelques minutes peuvent suffire à changer une vie. Chacun de nous peut, autant qu’il le souhaite, s’interroger, et tenter de répondre le plus honnêtement possible à ces questions : et si j’étais à la place de cet autre, que ferais-je ? Que ferais-je, si je devais fuir jour après jour les obus et la répression ; si chaque jour je voyais mourir les miens ; si perclus de douleurs, serré par le froid, étourdi par l’odeur de la mort et de la cendre, le désespoir me prenait à la gorge à force de me sentir au bord de l’abîme ; si chaque jour, menacé, à l’avenir brisé, je me sentais un peu plus humilié, écrasé, et de moins en moins libre ; si l’on me chassait ou me pourchassait parce que je suis différent ; si les actes les plus simples de la vie, dormir, manger, boire, me mettre à l’abri, protéger mes enfants, me protéger contre le vol et le viol, étaient un combat de tous les instants ; si au bout du bout, je me sentais ne plus exister, abandonné, seul, compté pour rien, nié dans mon humanité, loin des hommes, loin de tout ? Si j’étais à la place de cet homme ou de cette femme-là, que ferais-je ? Et moi, dès lors, sachant tout cela, de là où je suis, que pourrais-je faire pour le bien de cet homme ou de cette femme-là ?


Voulez-vous connaître le secret de la rencontre avec l’autre ?


Il n’y a pas de recette ! Aller vers l’autre n’est jamais le fruit d’un quelconque processus rationnel. C’est, tout au contraire, un acte spontané, et au plus haut degré un acte de déraison, sans garantie, touchant au mystère et au sacré. C’est aussi, parce qu’il nous oblige à regarder l’autre en face, et à risquer pour lui notre vie et nos certitudes, l’acte épiphanique et fondateur de notre liberté. Christian Bobin, écrivain et poète, nous le dit si bien :


« La confiance est la matière première de celui qui regarde, c’est en elle que grandit la lumière. La confiance est la capacité enfantine d’aller vers celui qu’on ne connaît pas comme si on le reconnaissait ».

L’hospitalité, ce n’est pas seulement faire venir, c’est aussi accueillir et recevoir, faire une place à la table et sous le toit. Mais alors quelle est donc cette violence faite aux migrants, quand on les abandonne dans des camps misérables, aux portes des villes, quand nous faisons d’eux des réfugiés sans refuge, sans toit, ni couvert, ni éducation, ni travail, ni avenir ?


N’accueillir qu’à moitié, ce n’est pas accueillir ! Que manque-t-il donc, sinon un peu de courage et de compassion, à nombre de grandes nations, qui abondent de ressources matérielles, pour organiser une hospitalité digne des valeurs humanistes qu’elles portent en étendard, et accueillir les réfugiés en plus grand nombre ? Alors que d’autres peuples, dont beaucoup vivent modestement, sont si profondément imprégnés de l’impérieux geste d’hospitalité qu’ils accomplissent avec grâce et ampleur. Se contenter de faire peu n’est pas assez. Faire croire ou laisser croire que nous pourrions vivre mieux, en sécurité, à l’abri de frontières, derrière de hauts murs recouverts de barbelés, en laissant mourir ceux qui nous tendent une main désespérée, car brutalisés, abandonnés sous les bombes, dans des camps ou sur nos rivages, n’est rien d’autre qu’un déni, un crime contre l’humanité et la perte de notre âme.



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N’en doutons pas, l’Histoire jugera sévèrement ceux qui auront laissé faire, par calcul, ou fait si peu, pour se donner bonne conscience. Mais surtout, restons lucides et ne nous y trompons pas, nous ne sommes pas confrontés à une crise des migrants, mais à une crise de l’hospitalité, une crise du regard vers l’autre et de la capacité d’aimer. Il y a longtemps déjà, la philosophe Simone Weil nous alertait :


« Aimer un étranger comme soi-même implique comme contrepartie de s'aimer soi-même comme un étranger ».

Pouvons-nous l’entendre ? Les migrants ne sont pas des ennemis ! Ils ne sont que les malheureux qui cumulent tous les malheurs de la terre. D’une terre sèche et aride parfois, mais aussi d’une terre meurtrière, rougie de sang, rendue impossible à vivre par la folie des hommes. Alors, comment désapprendre la peur de l’autre, et réaliser enfin que nous ne sommes qu’une seule et même humanité ? Et dès lors admettre que nous pouvons faire plus, et plus encore, pour aider ces infortunés à retrouver pleinement leur place parmi les hommes. En leur prêtant main forte, pour, s’ils le souhaitent, rester durablement chez nous qui deviendra leur chez eux, ou bien alors, retourner dans leur pays, quand ils le pourront, rétablis et réconfortés par nos efforts, nos soins, notre considération et notre solidarité.


« Ce qui est fait reste à faire, et cette chose qu’il faut faire, c’est moi qui dois la faire »

Tel est l’impératif moral posé par le philosophe Vladimir Jankélévitch. Il y a toujours quelque part un désespéré que nous pouvons tenter de sauver. Cette affirmation à elle seule suffit à donner sens à toute une vie. En cinq ans et demi, avec ses navires et ses bénévoles, l’ONG SOS Méditerranée a sauvé 35.000 vies, hommes, femmes et enfants. « Sauver une vie sauve l’humanité tout entière » nous enseignent la Bible, le Coran, et le Talmud. Il est temps d’ouvrir nos esprits et nos cœurs. Accueillir l’autre, sans rien lui demander, ni au préalable ni en retour, est, telle une renaissance, le plus beau des cadeaux que l’hospitalité, conçue comme rencontre avec l’Autre, puisse nous offrir, en permettant à chacun de devenir le gardien de son frère.


Alors, dans quelque temps, peut-être, redressant dignement la tête et mettant fin à tant de désenchantements, quand enfin nous aurons fait de l’étranger un hôte, et que nous serons devenus des passeurs d’espoir et d’humanité, saurons-nous dire à nos enfants : « Un jour, ils avaient à peine sept ans, sur la piste poussiéreuse, Maryam et Youssef sont venus vers moi.


Et je leur ai dit : prenez ma main, je vous attendais depuis longtemps ».