Atterrir avec Bruno Latour


Tribune de Jean Dumonteil, secrétaire général du Global Local Forum


Source : Wikipedia


Savoir où l’on habite. Merci à Bruno Latour, hélas mort le 9 octobre dernier, de nous laisser en héritage quelques instruments d’orientation, boussole et compas, pour les temps incertains de post-modernité que nous vivons.


Le retour au local peut être un piège quand il enferme dans le localisme. Latour disait fort justement que « le territoire, ce n’est pas où vous êtes au sens des coordonnées géographiques, c’est ce dont vous dépendez ».


Au-delà de ses livres et de ses cours, dans les travaux pratiques qu’il a animé à Saint-Junien en Haute-Vienne ou ailleurs, avec les habitants, l’anthropologue leur faisait prendre physiquement conscience de leur ancrage, de leur dépendance géo-sociale, et de l’universel sans pour autant se vivre comme des êtres hors sol. Sa grande intuition, c’est de retrouver le goût d’une terre habitable à partir de l’endroit où nous vivons, dans le terrestre.


Ce terrestre, c’est le local sans l’enfermement, une autre façon de voir le monde, car Bruno Latour appelait à une nouvelle cosmologie, rompant avec l’époque moderne utilitariste, un rapport renouvelé au vivant dans sa complexité, qu’il avait fort bien décrit dans son petit livre « Où suis-je ? » écrit à lors de la crise du Covid.


Latour nous invitait à considérer autrement ce qui nous environne dans « La zone critique », là où nous vivons, cette petite couche de vie sur la croûte terrestre. Et il nous conviait à « retrouver des puissances d’agir à notre échelle ».

Philosophe et anthropologue, Bruno Latour avait assurément la force du prédicateur et du poète. « Ce qui change aujourd’hui, c’est que l’on est en train de sortir de la parenthèse moderne », écrivait-il, inspiré par James Lovelock, auteur de « La Terre est un être vivant ». Les vivants fabriquent leurs propres conditions d’existence et Latour voulait allier « à la Terre qui se meut de Galilée la Terre qui s’émeut de Lovelock ».


D’où son idée d’atterrissage, titre d’un de ses derniers livres « Où atterrir ? » dans lequel il écrivait qu’ « appartenir à un sol, vouloir y rester, y maintenir le soin d’une terre, s’y attacher, n’est devenu « réac » que par contraste avec la fuite en avant imposée par la mondialisation.


Si l’on cesse de fuir, à quoi ressemble le désir d’attachement ?

La négociation – la fraternisation ? – entre les tenants du Local et du Terrestre doit porter sur l’importance, la légitimité, la nécessité même d’une appartenance à un sol, mais, c’est là toute la difficulté, sans aussitôt la confondre avec ce que le Local lui a ajouté : l’homogénéité ethnique, la patrimonialisation, l’historicisme, la nostalgie.


L’inauthentique authenticité ». Face à ces tristes tentations, Latour répondait qu’« au contraire, il n’y a rien de plus innovateur, rien de plus présent, subtil, technique, rien de moins rustique et campagnard, rien de plus créateur, rien de plus contemporain que de négocier l’atterrissage sur un sol ».

Ce qu’il appelait « l’enfouissement dans la Terre aux mille plis, l’expérimentation locale ».


Au revoir là-haut, cher Bruno Latour. Et pour nous qui demeurons ici-bas, dans ce terrestre qui est notre demeure, bienvenue sur terre comme vous nous y avez invités sans relâche. Ce terrestre que vous avez si bien décrit est grâce à votre pensée féconde « le local sans les murs », comme un accomplissement de la belle formule de Miguel Torga.