Nous avons mobilisé le territoire pour réfléchir à un nouveau modèle





Interview de Monsieur Philippe ALPY, Président du Syndicat Mixte du Mont d’Or et de Monsieur Olivier Erard, Directeur du syndicat Mixte du Mont d’or


Le réchauffement climatique, mais également la crise sanitaire, nous conduisent à imaginer, penser et proposer de nouveaux paradigmes territoriaux, industriels, commerciaux et touristiques… Il y a plus de 10 ans, vous avez anticipé cette évolution et lancé une mission de prospective sur votre territoire de Montagne situé dans le Haut-Doubs, la station de Métabief. Quel a été à l’époque l’élément déclenchant de votre initiative ?


Plus précisément, le changement de cap a été engagé en 2016. En effet, il y a 10 ans, nous étions encore dans la dynamique de relancer la station de Métabief par l’investissement en neige de culture. Nous précisons que, sans cet investissement, la station n’aurait pas résisté aux mauvais hivers des années 2016 et 2017, et finalement, la neige de culture nous offre encore 10 à 15 ans de ski. En 2016, toutefois, la nécessité d’investir sur les remontées mécaniques s’est heurtée à la prospective climatique ; nous avions un projet de 15 M€ sans garantie de pouvoir l’amortir sur au moins 20 ans, délai raisonnable pour ce type d’investissement. A partir de là, nous avons engagé une démarche de changement.



Votre démarche a-t-elle été motivée par la volonté de préserver les outils du domaine skiable ou au contraire, investir les champs du possible dans l’offre plus générale de la montagne ?


Nous avons cherché à ajuster nos investissements pour profiter le plus possible du temps que le climat nous donnerait pour maintenir le ski alpin, tout en nous projetant sur l’après « ski alpin ». Notre démarche a été très pragmatique, pas du tout idéologique ; nous avons fait preuve de lucidité et d’innovation. Car, grâce à une méthode d’investigation des structures par analyse de signaux faibles, nous avons trouvé une solution pour maintenir les remontées mécaniques qui nous posaient problème sans les remplacer, réduisant en même temps la facture à 2 M€, au lieu de 15 M€. Nous avons ensuite réfléchi au devenir de notre domaine skiable sans le ski alpin ; nous ne souhaitions pas une « disneylandisation » de notre montagne qui serait contre-productive, tant nos clients viennent chercher la nature. Nous avons donc mobilisé le territoire dans son ensemble pour réfléchir à un nouveau modèle.


Quelle méthodologie avez-vous mise en place pour fédérer l’ensemble des acteurs du territoire sur une vision à long terme et anticipatrice de votre station de ski ?


La première étape était de consolider le projet pour le domaine skiable. L’étude CLIMSNOW de Météo France nous a permis de conforter notre vision de l’avenir du ski alpin. Ensuite, nous avons établi un Plan Pluriannuel d’Investissement raisonné pour maintenir le ski alpin pendant 10 à 15 ans ; cela donne du crédit à notre volonté de maintenir le ski le plus longtemps possible. Nous avons aussi investigué l’ensemble des offres dit de « diversification » sans tomber dans la surenchère, en prenant en compte les enjeux environnementaux, pastoraux et forestiers de notre montagne. Enfin, nous avons positionné économiquement et socialement le domaine skiable dans l’économie touristique du Haut-Doubs de sorte à être pédagogue et à clarifier l’enjeu pour le territoire ; nous avons fait preuve de clarté auprès de toutes les parties prenantes en précisant que la fin du ski alpin induirait une perte de près de 50 % de l’économie touristique du Haut-Doubs et que nous avions 10 ans devant nous pour construire la transition.





Certains pourraient vous reprocher d’organiser la décroissance ; d’autre aux contraire, vous applaudir pour cette anticipation territoriale. Comment gérez-vous temps court et temps long ?


Toute démarche de changement est complexe, car elle implique des temporalités et des spatialisations différentes. Si on regarde uniquement le périmètre « domaine skiable » à l’horizon « fin du ski alpin », c’est effectivement un scénario de décroissance sévère. Mais si on élargit l’approche à l’ensemble du territoire et que l’on se projette sur une polarité multiple, et pas uniquement concentrée sur la station, les données deviennent relatives. De plus, dans les approches économiques, on est généralement très centré sur la valorisation monétaire, moins sur le capital humain. Nous pensons que la croissance du capital humain peut être très forte en montagne, d’autant que les pratiques OUTDOOR se développent et que des nouveaux produits d’accompagnement, faisant place aux échanges et aux conseils, seront de plus en plus recherchés. Pour gérer cette complexité, il faut être caméléon : agir au plus près rapidement pour concrétiser le mouvement tout en pensant à long terme. La clé, c’est d’être au clair avec ses valeurs et de placer l’humain et ses compétences au centre de la réflexion.


Le domaine skiable français, avec ses caractéristiques, ses contraintes naturelles, géographiques, économiques… est-il mûr pour se projeter en 2030 ou 2035 ?


Le modèle du domaine skiable est le fruit des plans neige des années 60 ; il faut l’admettre, ce modèle s’est « plaqué » sur toutes les montagnes françaises, sans véritablement prendre en compte des spécificités locales. Sortir de ce paradigme est difficile sur le plan culturel, mais aussi économique. Sur un territoire de montagne doté d’un domaine skiable celui-ci crée des interdépendances fortes dans l’écosystème touristique ; par ailleurs, c’est un pôle à forte inertie. Si le domaine skiable renforce cette polarité par des investissements lourds, il ne permet pas à l’écosystème de devenir plus résilient et agile. Mais quand vous avez des milliers de lits à remplir, il est impossible de le faire sans le ski alpin. Chaque station a son introspection à faire et il ne faut pas chercher à remplacer le modèle actuel par un autre modèle, mais plutôt à encourager chaque station à regarder son avenir avec lucidité.


Cette année « covid » a été dramatique pour l’ensemble des acteurs de la montagne qui ont parfois manqué aussi d’agilité et de réactivité. Pensez-vous que votre démarche va se développer dans les années à venir où bien que le naturel et conservatisme vont se pérenniser ?


La crise sanitaire a un effet révélateur sur la capacité de la montagne à être attractive sans le ski alpin, mais aussi sur son incapacité actuelle à profiter de ce nouveau paradigme. A Métabief, nous avons été poussés au changement par une problématique de remontées mécaniques ; peut-être que sans cela, nous ne nous serions pas engagés dans la transition. Tant que la machine « domaine skiable » fonctionne et que les soubresauts climatiques sont digérables financièrement, même à coup d’aides publiques, pourquoi la casser ? Ce que nous constatons, c’est la capacité des professionnels de la montagne et particulièrement ceux des domaines skiables, même dans de grandes stations, à se remettre en question, à ouvrir leur prisme d’analyse, leur champ de vision. Ils sont au contact des clients et voient les évolutions sociétales. Nous croyons dans le capital humain des professionnels des stations de ski et pensons que le changement viendra d’eux. En tout cas, sans eux, ce ne sera pas envisageable.