Être constamment sommé de créer les possibilités de vivre ma vie


« Vivre son destin, vivre sa pensée », Anne-Lyse Chabert, Albin Michel, 2022.


Note de lecture de Gabrielle Halpern, Philosophe




Les livres qui comptent se comptent sur les doigts de la main. « Vivre son destin, vivre sa pensée » en fait partie. Cet ouvrage d’Anne-Lyse Chabert, philosophe, - atteinte depuis l’enfance d’une maladie génétique rare et évolutive, l’ataxie de Friedrich -, aborde, à travers des expériences singulières, des questions universelles. En racontant comment elle tente jour après jour de sauver le plus possible son autonomie, ce qui suppose face à toute nouvelle aggravation de son handicap, de reconfigurer à chaque fois son « espace de vie », de « réinventer son propre quotidien avec les moyens du bord », Anne-Lyse Chabert nous apprend, à nous tous, à être libres. Il ne s’agit pas seulement de « désirer sa liberté », il s’agit de « veiller en même temps à chaque instant à la rendre possible, en lui offrant les conditions pour qu’elle puisse advenir »….


Que nous montre-t-elle ? Qu’il est possible, comme l’écrit André Comte-Sponville, qui signe la préface de son livre, « d’assumer une dépendance quasi-totale, s’agissant du corps et de sauver pourtant l’essentiel, qui est la liberté de l’esprit ». Elle nous rappelle que « l’on pense toujours avec l’ensemble de son corps dans tout ce qu’on fait dans la vie ». Ce corps, que de nombreux philosophes, rapetissaient, face à l’âme et à l’esprit, voilà qu’il se voit enfin réhabilité, dans toutes ses lettres de noblesse.


Anne-Lyse Chabert nous remémore que chacun d’entre nous doit sans cesse négocier avec ses propres frontières, avec ses propres limites… Nous sommes tous confrontés à ces expériences compliquées et douloureuses de diplomate, - que nous soyons âgés ou jeunes ! Au-delà de nous-mêmes et de notre corps, chacun d’entre nous passe sa vie à « négocier avec le réel », pour reprendre ses mots. « Négocier avec le réel » : s’il fallait trouver la singularité de l’être humain par rapport aux autres animaux, serait-ce dans ce besoin de négociation qu’il faudrait la découvrir ?


Anne-Lyse Chabert nous raconte qu’elle demande régulièrement à son entourage ce qui lui semble le plus difficile à vivre dans sa situation et la réponse qu’elle reçoit est toujours le fait de devoir « dépendre des autres ». Mais, nous demande-t-elle, qui ne dépend pas des autres ?


En s’interrogeant sur son handicap, qui est une « expérience de la réclusion », elle nous interroge nous aussi : ne sommes-nous pas tous plus ou moins en captivité, plus ou moins reclus dans nos prisons intérieures sans même qu’il soit question de handicap ?


Très judicieusement, elle prend à témoin la fable de Jean de la Fontaine, « Le Renard et la Cigogne » : le renard, invité chez la cigogne ne peut rien manger, puisque le repas est servi dans « un vase à long col et d’étroite embouchure » ; de même, la cigogne a un bec trop long pour manger dans une assiette chez le renard… Chacun est désemparé dans le monde de l’autre, inadapté aux normes de vie de l’autre. La fable met en évidence, selon Anne-Lyse Chabert, qu’ « une situation de handicap (ou de « normalité ») est toujours réversible » : il suffit de trouver un milieu adéquat, des outils adaptés.


« A chaque instant, donne à ton quotidien tout entier la possibilité de s’écrouler magistralement » ; ne jamais oublier cette phrase après l’avoir lue.